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Chronique | Mister Wonderful (Clowes)

Dans un bar quelconque des Etats-Unis, Marshall patiente. Quinqua dépressif et anxieux, il attend son rendez-vous avec l’amie d’une amie, le premier depuis son divorce 6 ans auparavant. Elle est en retard, il fait des plans et ressasse inlassablement sa vie. Quand soudain… apparaît Nathalie.

Le petit monde angoissé de Daniel

Dans le monde de la bande dessinée américaine d’auteurs, Daniel Clowes est une figure incontournable. Son nom est synonyme de qualité. Il possède même un héritier en la personne d’Adrian Tomine (Loin d’être parfait). Doué pour explorer différent genre, il n’hésite jamais à surprendre ses lecteurs. Mais ce dernier excelle surtout dans un style particulier : le portrait. A l’image de Mister Wonderful, Ghost World ou David Boring sont ainsi des peintures de personnages types, souvent en décalage avec leurs époques et leurs milieux. Maniant l’humour acide et situation cocasse, voire dramatique, Daniel Clowes n’hésite jamais à malmener ses anti-héros pour nous faire prendre conscience de l’absurdité de nos petites valeurs étriquées. Dans une certaine mesure, Daniel Clowes est un peu le Woody Allen de la bande dessinée. D’ailleurs, le format à l’italienne du livre fait penser au format d’image cinéma. De plus, en voyant le personnage de Marshall « Mister Wonderfull », on ne peut s’empêcher de penser à Manhattan avec son héros perdu, se posant des questions existentielles en sirotant son café, angoissé (ou conscient) par les vicissitudes du monde qui l’entoure et désespérément en recherche d’amour. Bref, même si je n’apprécie pas beaucoup ce terme, un personnage de looser parfait.

L'art de décaler les sons

Finalement, le moteur du récit est simple : comment un personnage comme celui-ci peut tomber amoureux et surtout séduire une femme ? Difficile… à moins de tomber sur aussi torturé que lui ! Et avec le personnage de Nathalie, je crois que nous sommes bien servis. Dans Mister Wonderful, nous assistons donc à une parade amoureuse ridicule, faite de quiproquos, de non-dits, d’interprétations ratées et de situations ubuesques. Si Daniel Clowes, fidèle à son graphisme académique, ne passe pas par un jeu de dessins ou de couleurs pour raconter son histoire, il travaille en revanche beaucoup sur l’écriture et surtout sur ce double texte qui jalonnent le récit. Ces deux textes parallèles nous permettent d’appréhender la rencontre de deux manières. Tout d’abord par un regard extérieur symbolisé par ce qui se voit et s’entend : le dessin et les dialogues. Ce point de vue est celui du Marshall « sociale ». Ensuite, par les pensées intérieures du personnage. Très souvent, et ce n’est pas une image, les deux textes se superposent dans une cacophonie visuelle qui permet de créer un décalage réel entre les images, le(s) texte(s) et la situation. L’effet est immédiat et on se prend à sourire de ces multiples contradictions qui apparaissent. On s’attache rapidement à ce personnage, à cette pensée qui vagabonde au grès des rebondissements et au bout du compte, à cette histoire d’amour tentant de naître entre deux adultes pas vraiment gâtés par les aléas de la vie. C’est rythmé, c’est décalé, et la lecture file à la vitesse de l’éclair. Lire Daniel Clowes est à chaque fois un plaisir. S’amusant à jouer avec les codes de la comédie romantique, il dresse le portrait sympathique d’un anti-héros chronique. Bande dessinée construite comme un film de cinéma, Mister Wonderful est une œuvre drôle et intelligente, plus légère que ces œuvres précédentes. Une parfaite introduction au travail parfois exigeant de l’auteur de Ghost World. A lire donc ! A lire : la très bonne critique de du9 A  voir : la fiche album chez Cornelius
Mister Wonderful Scénario et dessins : Daniel Clowes Editions : Cornélius, 2011 (20€) Collection : Solange Public : amateurs de comédie romantique à la Woody Allen et de la BD indé américaine Pour les bibliothécaires : bah... Daniel Clowes quoi !!

Chronique | Dallas Cowboy

dallas_cowboy_larcenetscénario et dessins : Manu Larcenet Éditions : Les Rêveurs (1997) Collection : On Verra bien Public : Adulte Pour les bibliothécaires : Important pour une bédéthèque de grande taille, plus anecdotique pour les moyennes, à oublier pour les petites.

"la nuit, il se passe des trucs étranges"

Au départ, j’avais envie de faire une chronique du second volume de Blast. Puis, j’ai lu les nombreuses critiques qui ont déjà été faites un peu partout. La plupart sont, à juste titre, dithyrambiques et beaucoup de belles analyses ont rendu hommage à une série qui, c’est mon humble avis, confirme mon impression initiale. Blast marquera pour très longtemps l’œuvre de Manu Larcenet. Ainsi, plutôt que de répéter des choses qui ont déjà été évoqués en mieux, je préfère consacrer ma chronique (et mon temps qui vaut ce qu’il vaut mais quand même) à un album qui date de 1997. Le siècle dernier donc. C’était bien avant la reconnaissance du grand public avec Le Combat Ordinaire ou le Retour à la terre. Il date d’une époque où Blast n’aurait pu sortir chez un éditeur comme Dargaud et où Larcenet était en froid avec les indépendants. La solution était toute trouvée, publier soi-même ses livres. Dallas Cowboy fait donc partie des premiers titres parus chez Les Rêveurs (de runes à l’époque). Dallas Cowboy, L’artiste de la famille, On fera avec, Presque… Dans ces premiers livres, Manu Larcenet adopte un ton très différent, en tout cas très différent des albums d’humour qu’il créé à l’époque. Introspectifs, ils sont à chaque fois des réflexions sur son passé, sa condition d’artiste, sur ce qui l’a marqué en tant qu’homme. On découvre avec étonnement un autre Larcenet, au graphisme sombre. Mais c’est surtout l’écriture de l’auteur qui frappe, cette plume qui lui permet de mettre les mots sur ses maux et de toucher avec justesse le cœur des événements et des lecteurs. Bien entendu, nous ne sommes pas encore au niveau de Blast. Dans Dallas Cowboy, Manu Larcenet cherche le sommeil à l’heure où Juvisy se réveille. A la lueur des premiers rayons de soleil, il laisse aller son esprit, sa mémoire et ses angoisses. Et déjà les mots frappent : « Quand j’étais petit j’étais heureux ? Mmh… non… J’étais gros… déjà ! ». Oui, de là à franchir le rubicon de la comparaison avec Blast… Non sans moi. Alors , où le petit Manu arborant fièrement le T-Shirt des Cowboys de Dallas nous emmènera-t-il ? Loin, très loin dans l’esprit du personnage/auteur, entre le présent moite d’une chambre où le sommeil tarde à pointer et le passé ingrat fait d’humiliations et de souvenirs sombres. Ce court récit oscille sans cesse dallas_cowboy_larcenet_3entre ces états et sont marqués par un changement de style graphique. D’un dessin gros pif proche de celui de Bill Baroud on passe à des masses noires formant des personnages aux traits cadavériques et des paysages inquiétants. Ici, seul le présent apparaît comme réel, le reste, le passé, n’est constitué que de figures floues et malsaines. Pour le lecteur, ce n'est pas facile d’être dans la tête de ce Manu Larcenet là. Il est sans concession et cherche à expliquer… Quoi ? La question est bonne. Elle est sans aucun doute le moteur principal de l'intérêt du récit. On ne pourra pas répondre, les albums de BD ne remplace pas une psychanalyse. Soyons clairs. Ne cherchez pas dans cette chronique une tentative pour lier Dallas Cowboy à l’œuvre actuelle de Manu Larcenet. Cet album et les autres ne sont pas des prémisses à Blast, pas plus que ceux d’un Combat Ordinaire. Ils ne vous révéleront pas les clefs de l’esprit de Polza Mancini, pas plus que celui de l’auteur de ces magnifiques albums. Ils sont pourtant à mon avis, non pas essentiels, mais important pour comprendre et prendre la pleine mesure des évolutions d’un auteur devenu un incontournable. Pour détourner un peu la célèbre phrase de Mère Thérèsa : "ce ne sont que quelques page dans un livre mais si elles n’étaient pas là, elles manqueraient…" A consulter : la fiche album sur le site des Rêveurs A lire : la chronique (de 2006) de Mike consacré à Presque... D'ailleurs il rend hommage à un certain bibliothécaire 😉 A voir : la vidéo d'Un Monde de Bulles consacrés à Blast et à Larcenet (entres autres)