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Tue, croque Odile…

Odile et les crocodiles (scénario et dessin de Chantal Montellier, éditions Actes Sud-l’An 2, édition originale de 1984, réédition corrigée de 2008)

Pas facile de traiter du sujet du viol. Quelques BD s’y sont essayé (notamment Elle ne pleure pas elle chante, qui abordait le thème de l’inceste, ou Femmes de réconfort, qui traitait de l’esclavage sexuelle) mais le sujet est suffisamment "hard" pour qu’il soit délicat à transcrire en bande dessinée.

Chantal Montellier évite tous les pièges dans son histoire (non auto-biographique, précisons-le d’emblée). Odile, son héroïne, se lance à la chasse aux crocodiles (comprenez les prédateurs mâles abusifs), qu’elle assassine les uns après les autres dans une fuite en avant désespérée après le viol qu’elle a subit.

Le style graphique, sombre, fragile et réaliste comme le propos, est le plus souvent allusif et ne se complaît pas dans le voyeurisme facile. L’impact en est d’autant plus grand pour le lecteur auquel il donne à réfléchir sur l’acte criminel (qu’il s’agisse du viol ou de la vengeance), tout en évitant la leçon de morale pesante.

Pour autant, Odile et les crocodiles n’est pas une BD légère ou anodine. Ce n’est pas non plus une BD facile. C’est en tout cas une BD utile. Elle prouve aussi que le neuvième art ne se cantonne pas seulement au domaine du divertissement mais qu’il est capable, comme tous les arts, de poser des questions sur les turpitudes les plus noires de l’âme humaine et d’interpeller son spectateur. Certes, les lecteurs d’IDDBD le savent déjà. Cela va sans dire. Mais cela fait aussi parfois du bien de le rappeler…

A lire et à voir : la fiche album et quelques extraits sur le site des éditions de l'An 2

A lire : un article hyper complet sur Chantal Montellier sur le site des éditions de l'An 2

A lire (aussi) : la critique de Jean-Claude Loiseau dans Télérama

A lire (enfin) : l'interview de Chantal Montellier sur le site L'internaute.com

L’humanité moins un

(scénario et dessin de Thomas Gosselin, aux éditions de l'An 2) Les seuls contacts (ou presque) que j'ai eu avec la philosophie datent de la terminale. Autant dire qu'il y a un bail et qu'ils furent extrêmement limités puisque je passais mon temps à lancer des boulettes de papier sur mes camarades plus attentifs... La cancre attitude menant à tout, notamment à la BD, c'est à travers elle que je me suis (un peu) réconcilié avec la philosophie (surtout grâce à Sfar, son Minuscule Mousquetaire - dont le 3ème épisode est en prépublication dans BoDoï... - et son Chat du Rabbin...). Tout ça pour vous dire qu'il est toujours agréable de tomber sur une BD qui vous donne l'impression de réfléchir sur un sujet intelligent, sans vous prendre la tête : c'était déjà le cas de Comment je suis devenu stupide de Nikola Witko et Martin Page aux éditions 6 pieds sous terre, c'est aussi celui de L'humanité moins un de Thomas Gosselin. L'idée de cette BD est d'illustrer, par un enchaînement de cas pratiques, un problème moral : celui du choix de la victime expiatoire dans un groupe de six individus. Concrètement ça veut dire quoi ? Commençons par le commencement. Prenez un groupe de six clowns, aux déguisements identiques, roulant dans une voiture. Les freins lâchent. Lancés à toute vitesse, trois possibilités s'offrent à eux au prochain carrefour : tourner à droite et écraser un homme, tourner à gauche et écraser une vieille dame, continuer tout droit et s'écraser contre un mur. Les circonstances (surtout leur incapacité à décider) les conduisent tout droit. Ils s'écrasent contre le mur, en réchappent tous mais tuent neufs enfants. Interrogés par la police qui ne peut identifier le conducteur, les occupant de la voiture folle doivent désigner le coupable, celui qui parmi eux tenait le volant... Cette première histoire sert de fil rouge narratif à d'autres histoires similaires (des naufragés doivent choisir l'un d'entre eux pour le manger et donc survivre, des ouvriers doivent décider du renvoi de l'un d'entre eux pour conserver leur emploi...). Toujours justes, ces histoires nous poussent dans nos derniers retranchements et nous forcent à nous interroger sur ce que nous ferions dans de telles circonstances... Et comme le titre de l'album l'indique, elles sont aussi une métaphore de notre monde : sommes-nous prêts, collectivement et individuellement, à accepter la disparition d'un sixième de l'humanité ? Au nom de quoi nous faut-il livrer des victimes expiatoires à la mort ? Notre confort ? Notre indifférence ? Le mérite de L'humanité moins un est au moins de nous bousculer, de nous faire réfléchir sans pour autant nous donner de réponses pré-fabriquées ou prête-à-penser... A chacun de se forger sa propre opinion... Waouh, mais c'est de la philo çà ! Et pourtant, ce n'est pas ch.... ! Chouette ! A lire : l'excellente critique de Bulle d'air, qui inclut une bio rapide de Thomas Gosselin, et la tout aussi excellente chronique d'Alexis Laballery sur Parutions.com A voir et à mater : le pitch de l'album et deux planches sur le site des éditions de l'an 2 "Quand on est un groupe de six protagonistes, qu’on doit se séparer de l’un de ses membres et que personne ne veut être celui-là, comment choisir qui éliminer ? L’Humanité moins un s’empare de cette situation, la répète et la dissémine dans différents contextes (parmi des écoliers, des chauffards, des travailleurs manuels, des naufragés...), afin d’en développer, non sans ironie, les implications et les conséquences logiques, psychologiques, philosophiques, existentielles. Ce scénario original, qui révèle un jeune auteur, est porté par un dessin au crayon, aux déformations délicatement burlesques."