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CaseDoc | Matt Konture, l’éthique du souterrain (Francis Vadillo)

konture Lozere A travers des interviews de ses proches amis, de ses relations professionnelles, de spécialistes et bien sûr de Mattt Konture lui-même, Francis Dadillo tente de dresser le portrait d'un des artistes les plus singuliers de sa génération.

Avant propos : CaseDoc, c'est quoi ?

Comme vous l'avez remarqué depuis quelques mois, IDDBD ne parle plus uniquement de bande dessinée mais aussi de cinéma, de cinéma documentaire pour être précis (avec une parenthèse animation cet été). Or, je constate que de nombreux films ont été réalisé sur ou autour de la bande dessinée. Afin de lier l'utile à l'agréable, je vous propose donc CaseDoc, des séries de chroniques autour de ces documentaires consacrés au 9e art. J'ai le bonheur de vous proposer Mattt Konture pour ce premier billet. Tout simplement l'un des membres fondateurs de la mythique Association.

Mattt Konture : l'Artiste

Qui de tête pourrait me donner les 7 membres fondateurs de l'Association sans aller faire un tour sur Wikipedia ? Essayons ensemble : David B,  Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim... Euh... ça devient plus dur ensuite... Normal, ces trois là sont les plus médiatiques. Je suis persuadé que beaucoup d'entre nous pourraient ajouté Joann Sfar en se mettant profondément le doigt dans l’œil. Pourtant, ils étaient bien 7... et pas des moindre : Patrice Killofer, Stanislas, Mokeit et Mattt Konture. Mais pourquoi parler de ce dernier ? Après tout, n'est-il pas plus intéressant de faire une chronique de la vie du protestataire Jean-Christophe Menu, par exemple ? Pourquoi faire le portrait d'un auteur qui a passé la majorité de son temps à parler de lui-même dans ses œuvres ? N'est-ce pas suffisant pour le comprendre ? Quel est l'intérêt de ce film en fait ? Konture_art Les premières minutes sont révélatrice et résume assez bien l'esprit général du propos développé par le réalisateur. L'artiste est seul au milieu de la Lozère de son enfance. Il est là avec son crayon, retranscrivant graphiquement ces quelques instants, se dessinant gentiment au milieu de ce grand espace. Son dessin est reconnaissable, joyeusement sombre. Il parle avec sérennité. On sent un peu de timidité et pourtant, il se livre avec une véritable volonté de partage. A cet instant, et ce sera le cas tout le long du film, ni la plume ni la voix de Mattt Konture ne mentent. Rare sont les artistes qui font corps avec leur art. Mattt Konture est de ceux-là. Dans son petit appart', dans sa manière d'être, dans sa manière de se vêtir, de parler, il  ne se différencie pas de son œuvre. Il est ce qu'il fait... jusqu'au bout de ses incroyables cheveux (seul partie du corps où l'on peut se permettre d'être créatif dixit l’intéressé). Il suffit de voir cette scène incroyable où il peint avec ses propres cheveux dans un petit festival de musique alternative en pleine campagne pour être convaincu du propos. Moment de folie ou d'extase artistique ?

Portrait d'un auteur libre

A travers le témoignage de ses amis et surtout de cette très belle scène - sorte de fil rouge du film - où Patrice Killofer tente (et réussi) de dessiner son camarade, on perçoit véritablement toute l'importance de ce personnage dans le monde de la bande dessinée contemporaine. Certes, comme je le disais plus haut Mattt Konture n'est pas le plus médiatique, certes il ne vend pas 100 000 albums, certes il n'a pas l'honneur des sunlights. Mais il est le créateur d'une œuvre toute particulière qui l'a conduit très tôt à se mettre lui-même en scène et par le fil du destin à évoquer sa maladie, la sclérose en plaque. D'une manière frontale, il l'évoque sans mensonge ni pathos avec toujours ce lien fort unissant travail et être profond. Par ce mouvement autobiographique, il a marqué directement ou indirectement le monde de la bande dessinée et particulièrement des auteurs de l'Association. Si l'on peut discuter de la naissance de l'autobiographie BD en France, une chose est certaine : elle doit beaucoup à Mattt Konture. konture-sclerose Mais, tout cela semble le dépasser un peu ou du moins n'en fait-il pas une montagne. On le voit, 20 ans après la création de l'Association alors que de nombreux petits camarades sont allées vers les cieux plus chauds de la BD mainstream, continuer de travailler dans le milieu underground. Fils spirituel et indirect d'un Robert Crumb, il fait ses fanzines, de la musique, se déplace dans les petits festivals, travaille avec des jeunes et les aide à porter leurs projets. On pense par exemple au collectif En Traits Libre dont Kristophe Bauer, dessinateur de Sentinelles de l'Imaginaire fait partie. Sous les yeux du spectateur, Mattt Konture apparaît comme un géant. Mais l'important n'est pas là. L'important est de continuer... toujours...

Comme une absence

Au-delà de l'artiste en lui-même, le film de Francis Vadillo montre en filigrane cette rupture qui s'est créée depuis quelques années dans le milieu de la BD. Alors qu'on s'évertue souvent à parler de la bande dessinée comme d'un média unitaire, on comprend rapidement toutes les dissensions au sein des différents mouvements qui l'animent. Après tout, la BD est maintenant considéré comme un art à part entière - enfin la plupart des gens le reconnaisse aujourd'hui - pourquoi serait-il différent des autres ? Qu'est-ce qu'il le rendrait différent ? konture-musique Ce qui frappe dans ce film c'est justement l'absence des grandes figures historiques et ancien partenaires de l'auteur Mattt Konture. Vous ne verrez jamais Trondheim ou David B., ni même des auteurs apparentés comme Sfar qui a pourtant connu des moments de gloire avec ses fameux carnets (tiens de l'autobiographie justement). En revanche, on verra Jean-Christophe Menu et sa parole toujours très marquée. Le film se déroule au moment des 20 ans de l'Association et justement ces absences font un peu mal et témoignent très indirectement des évolutions de la BD depuis 20 ans. Quelques mois plus tard, c'est la crise chez l'éditeur historique de la BD alternative... Finalement, Mattt Konture semble être un catalyseur d'une forme qui reste et restera très expérimentale et rejette toute facilité, une sorte de bohème du 9e art. Sur IDDBD, on a une tendresse particulière pour les Artistes. A travers son parcours, on ressent les évolutions de la bande dessinée underground (bien plus qu'alternative) depuis les années 80. Bref, ce film propose un point de vue intéressant pour les amateurs de 9e art. Les profanes seront peut-être un peu perdus dans les méandres de ce portrait singulier. Je regrette juste une forme cinématographique parfois un peu sage, j'aurais aimé quelques surprises à la hauteur du personnage principal. Mais après tout, c'est un format télévision. Faudrait pas trop faire peur au spectateur non plus ! Malgré cela, j'insiste sur la qualité du documentaire et sur le beau regard posé par Francis Vadillo sur cet artiste attachant. Petit post-scriptum à ma chronique : comme je vous l'expliquais, Kristophe Bauer travaille avec Mattt Konture dans En Traits Libres. Juste pour vous signaler la sortie d'un nouveau numéro Des Sentinelles de l'Imaginaire (nos premières chroniques ici). Je m'excuse car j'ai reçu le n°4 il y a déjà quelques mois et je n'ai pas pris le temps de faire un billet. En revanche je l'ai lu et ça s'améliore encore ! Bravo à eux et bonne continuation ! A voir : l'allèchant coffret Film + Comixture sur le site de l'Association Les premières minutes du film Mattt Konture - L'éthique du souterrain from Pages et Images on Vimeo.
konture-couvMattt Konture : l'éthique du souterrain un film de Francis Vadillo Production : Pages & Images / France Telévision 64mn, 2010
 

Chronique | L’abbé Noir

dessins et scénario de Mattt Konture, Willy Tenia et Lilas Editions Arbitraire (2011) Collection Prompt Public : amateur de BD alternative Pour les bibliothécaires : petit album pas très cher (5€ seulement). Une bonne acquisition pour un fonds de BD alternative.
 

Ni père, ni fils, ni St-Esprit

Dans un monde où règnent vices, violences, corruptions, abus de pouvoir, injustices, un homme va tenter de rétablir la paix, l’amour et la justice. Cet homme c’est L’ABBE NOIR, le prêtre anarchiste…
Dans l’avant-propos de ce petit album (32 pages dans un format poche), on apprend que l’Abbé Noir est une idée d’Alysse Konture, la fille de Mattt. En fait, c’est avant tout un titre pour une BD à faire ensemble ; ensuite, c’est un impromptu de dessinateurs alternatifs, ultra-créatifs et totalement déjantés : Willy Tenia, Lilas et Mattt Konture, cultissime auteur de la bd alternative et surtout l’un des fondateurs de L’Association.
L’Abbé noir est donc une œuvre d’improvisation autour d’un personnage : un prêtre anarchiste… Et Ni Dieu ni maître alors ?! Pas d’inquiétude, nos trois auteurs ne sont pas à la peine pour trouver des explications et vous entrainer dans un univers très particulier. Tout ceux qui ont fait de l’improvisation en théâtre, musique ou danse, savent que c’est un art délicat où la nécessité du laisser aller peut vous entraîner dans des chemins divers et variés. De cette espèce de folie maîtrisée - car la technique est importante – peut jaillir du très bon comme du très mauvais, du cohérent ou de l’absurde. Et c’est bien tout l’intérêt de cet album. A la rigueur, je dirais qu’on se fiche pas mal de l’histoire car c’est plutôt l’aspect créatif qui importe. Si vous aimez suivre les albums avec des lignes narratives excessivement claires, alors L’Abbé Noir n’est pas pour vous : arrêtez de perdre votre temps en lisant cette chronique. En revanche, si vous voulez assister à une expérience, à un laisser dessiner, alors vous serez entrainés dans ce tourbillon, rapide certes, mais qui pousse toujours le lecteur à tourner la page. Vous allez découvrir des planches particulièrement chargées, rappelant les pires bavardages de Gotlib et la construction spectaculaire d’un Robert Crumb. L’Abbé noir est de la pure bande dessinée, j’entends par là une véritable synthèse entre texte et dessin. Au fur et à mesure de l’avancée dans l’histoire, l’osmose entre les deux éléments se fait de plus en plus fort, jusqu’à cette ultime planche où on ne sépare plus éléments graphiques et textes. Pour moi, au même titre qu’une œuvre comme Moins d’un quart de seconde pour vivre (de Trondheim et Menu), L’Abbé Noir est de ces albums qu’il est important de découvrir pour se faire une idée de ce qu’est ou peut être la bande dessinée. Ces livres qui font parti d’un parcours de découverte d’un genre, des objets qui dérangent, qui posent des questions, qu’on rejette ou qu’on adore. Ici, on parle de formes alternatives, bien loin de nos critères esthétiques habituels. Pour ouvrir et surtout apprécier un album comme celui-ci, il est nécessaire de les laisser à la porte et d’entrer sans apriori. Pas facile j’en conviens et je sais que beaucoup d’entre vous ne partagerons pas mon avis. Peu importe, de toute façon une seule conclusion s’impose : Ni Dieu, ni maître !!! A découvrir : le blog de Willy Tenia et le fanzine Béance Tubaire A découvrir (aussi) : le blog de Lilas A découvrir : le site des éditions Arbitraire A noter : Merci aux éditions Arbitraires et Agents Littéraires pour cette découverte. Retrouvez cette chronique sur le site des Agents Littéraires.