Casedoc#3 | Laurent Vicomte, Entretemps (Avril Tembouret)

Depuis 15 ans, les bédéphiles – pourtant d'un naturel patient – attendent avec fébrilité le deuxième volume de Sasmira de Laurent Vicomte. Que se passe-t-il ? Pourquoi ce temps infini entre les deux épisodes de cette série mythique ? En 2004 déjà, Avril Tembouret décidait de prendre sa caméra pour élucider ce mystère… et 8 ans plus tard… Portrait d'un perfectionniste hors du temps.

A travers les cieux, l'espace et le temps...

Les bédéphiles sont plutôt du genre à apprécier l'attente entre deux albums. Bonheur d'aller chez son libraire au moment de la sortie d'un nouveau volume, de retrouver nos personnages préférés quelques mois ou années plus tard. Ils sont toujours au rendez-vous, figés dans leurs actions. Éternelles silhouettes dans notre imaginaire, ils sont d'une autre dimension, loin de notre espace et de notre temps. Et si un auteur de bande dessinée décidait lui aussi d'entrer dans cette bulle spatio-temporelle ? Voici un peu l'idée, inconsciente au départ, d'Avril Tembouret : suivre Laurent Vicomte dans son monde parallèle. A l'image des temps anciens où un artisan pouvait passer sa vie sur une colonne ou une pierre taillée pour réaliser la pièce parfaite, le dessinateur s'autorise le temps nécessaire à l'accomplissement de sa quête. D'un perfectionnisme quasiment (voire complètement) psychotique, il cherche dans une documentation foisonnante l'inspiration et retravaille constamment ses planches dans un seul but : le dessin parfait. Il suffit d'entr'apercevoir les planches réalisées pour être à la fois séduit et effrayé par cette démarche destructrice. ENTRETEMPS_2

Temps vicomtiens et industrie culturelle

Car pour reprendre un terme utilisé par un de ses confrères – on croise entre autres Bernar Yslaire, Jean-Charles Kraehn, Pierre Makyo – le "temps vicomtiens" se heurte à la réalité de l'industrie éditoriale. Aujourd'hui, peut-on mettre 15 ans à réaliser un album ? La réponse est évidente mais Laurent Vicomte ne semble pas y attacher vraiment d'importance. Avril Tembouret a la très bonne idée de mettre en parallèle la réalisation de son propre film et du second volume de Sasmira pour faire ressortir tout le côté paradoxal de cet artiste. Paradoxe qui interroge et qui malmène ses collaborateurs (mention très spéciale à la passion quasi-héroïque de Claude Pellet). Filmé par phases sur une période très longue, on ressent l'usure et surtout la perte de repères du réalisateur et par ricochet, des spectateurs. Où allons-nous ? Arriverons-nous au bout de cette histoire ? Les phases d'espoir et de détresse s'enchaînent mais le mystère demeure. Avril Tembouret confie directement ses doutes et laissent les images de solitude, d'isolement profond, parler pour lui. Si dans Histoire de la planche 42, je trouvais qu'il ratait plus ou moins sa cible, je dois avouer qu'Entretemps est un film réussi. Parlant bien moins de bande dessinée que de rapport au temps, cette œuvre est un portrait tout en finesse d'une personnalité qui agace autant qu'elle fascine. Un artiste prit au piège de sa recherche d'absolu dans un film surprenant qui interroge les limites de la création. A voir : la fiche film sur le site de Kanari films A voir : la bande annonce entretemps-couvLaurent Vicomte, Entretemps Réalisateur : Avril Tembouret Durée : 64' Production : Kanari Films & Télégrenoble Année de production : 2012

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