Blog | Angoulême #4 Bilan coup de gueule

dragonballkai-gohan-artbook-toriyama-dbz-03La bande dessinée tourne rond, c’est le monde réel qui est tordu (Liniers, Macanudo T1)

J’ai lu cette phrase de l’inénarrable Liniers hier soir. L’album fait partie de la pile de livres que j’ai ramené d’Angoulême cette année. Je ne pouvais pas passer à côté tant elle représente l’impression laissé par cette fin de festival, seul moment où l’on parle de la bande dessinée hors des sentiers habituels du cercle de ceux qui s’intéressant à son actualité et à son évolution. Le bilan médiatique : Willem est président du festival d’Angoulême tandis que la Ministre de la Culture ne connaît rien à la bande dessinée. Une surprise pour le premier, une vérité pour la seconde. Vous m’excuserez de ne pas parler de l’interview de notre ministre, question de statut. J’en reviens donc à cette « élection » (les guillemets sont importantes). Ce fameux grand prix qui régulièrement nous plongent un peu plus dans les certitudes d’assister à l’élection de l’Académie Française made in « p’tits Mickey ». Petit rappel pour ceux qui n’auraient pas suivi l’affaire : cette année, les auteurs pouvaient voter pour une pré-liste de 16 qui aboutissait à une short list de 5 noms soumises au grand conseil des sages des anciens grands prix du festival. Parmi les auteurs choisies : Alan Moore (ai-je besoin de le présenter ?), Chris Ware (ai-je vraiment besoin de le présenter?), Akira Toriyama (arrivé en tête des votes), Katsuhiro Otomo (je ne vous ferais pas l'affront non plus) et… Willem. Visiblement, les érudits ne connaissaient ni les œuvres d’Alan Moore – qui pour rappelle est le seul auteur de BD à avoir eu le prix Hugo, l’équivalent du prix Pulitzer pour les auteurs de SF – ni celles de Chris Ware (prix du meilleur album à Angoulême pour Jimmy Corrigan tout de même !). Le jury n'a pas voulu non plus voter pour les œuvres de deux mangaka (juste auteurs respectivement de Dragon Ball et d’Akira) parce que bon, des mangakas quand même… Et pis les mangas c'est plein de filles en culottes, pis c'est violent, pis c'est mal dessiné... C’est simplement et purement un scandale ! Surtout quand, pour rattraper le coup, on ose décerner à la dernière minute un prix spécial 40e anniversaire à Toriyama. La sélection, qui a finalement abouti à un palmarès équilibré, était déjà discutable. Mais ce choix laisse un goût amer. J'ai l’impression d’être passé à côté de quelque chose de fort... Un mangaka comme président du festival d’Angoulême prouvant par cette reconnaissance l'apport de la bande dessinée asiatique ! Un scénariste comme Président du festival d’Angoulême, enfin ! Un théoricien de la bande dessinée comme Président du Festival d’Angoulême ! Tout aurait été satisfaisant, tout aurait été génial ! Mais non, les vieilles croutes de la franco-belgie ont parlé. Oui désolé, ce terme est insultant et je l'assume complètement car c’est exactement mon ressenti. Tous les jours, des libraires, des blogueurs, des bibliothécaires font le taf auprès du grand public pour montrer, démontrer tout l’intérêt d’une bande dessinée moderne, affranchie d’un passé de la BD à papa… Et là, on nous pose un gentil papy tout droit sorti d’Hara-kiri comme étendard de la bande dessinée…  Je n'ai rien contre Willem même si je pense qu'illustrateur de presse et auteurs de bande dessinée est un travail légèrement différent. Il a fait de bonnes choses. Mais de là à recevoir le grand prix. Sérieusement, ces gens-là n’ont aucun respect pour notre travail et plus grave, aucun respect pour le travail de l’ensemble de la communauté des auteurs de bande dessinée. Voter pour le grand prix d’Angoulême sans même connaître les œuvres d’Alan Moore et de Chris Ware, de qui se moque-t-on ? Dans quel milieu professionnel, cet état de fait serait-il accepter ? Avec mes 4 romans par an, je n'ai plus honte de postuler au poste de juré du prix Goncourt 2013. Finalement, à bien y réfléchir le minuscule espace manga et ce Little Asia où il est impossible de pénétrer (même le vendredi) car la jauge est trop basse, montrent toute l’importance que le festival pseudo-international accorde à la BD asiatique. Et la venu du créateur d'Albator ou les expositions Corée ou Taïwan ne cachent rien d’autres que la misère. A peine étonnant.

Voilà, comment conclure ce billet de mauvaise humeur ? Un petit show must go on peut-être ?IMG_2338

Et puis, je n’oublie pas de remercier les amis de KBD (Mo’, Badelel et Lunch) ainsi que Mr Golgoth (alias la pièce rapportée) ainsi que Pierrot à qui je souhaite bon courage pour la suite (merci aussi pour la file d’attente), les auteurs croisés çà et là, les éditeurs, les stagiaires et les créateurs de la Pizza au mètre… Petite dédicace aussi pour Philippe, mon voisin belge (de Bruxelles !) du train de retour avec qui j’ai discuté trois heures d’Angoulême à Paris. Deux visages de la bande dessinée mais une même passion. Un concept à retenir Messieurs les sages. Merci à tous !

9 réflexions au sujet de « Blog | Angoulême #4 Bilan coup de gueule »

  1. Bon, je ne partage pas vos impressions quasi unanimes sur ce qui serait un scandale de l’élection de Willem comme nouveau président d’Angoulême.
    D’abord Willem est un auteur de bande dessinée avant d’être dessinateur de presse. Il suffit de regarder sa bibliographie pour se rendre compte qu’il fait parti du paysage depuis fort longtemps (éditant chez Cornelius, L’asso, Les requins Marteaux, Albin Michel…)
    Il a surtout été rédacteur en chef durant plusieurs années du Charlie Mensuel, qui aura permis de faire découvrir de grands classiques américains (Krazy Kat, Lil’Abner…) ainsi que des auteurs d’avant-garde (Crepax, Pichard…) sans oublier son rôle important dans la découverte de l’underground européenne et américaine. Patrimoine et avant-garde, ce sont les deux pôles entre lesquales se situe Willem.

    Alors, effectivement, on peut être déçu de ne pas voir Alan Moore, Chris Ware ou Akira Toriyama élus et critiquer la nouvelle manière de faire des organisateurs (comme chaque année d’ailleurs, voire l’élection de JC Denis l’année dernière!), mais on ne peut pas dire que Willem ne mérite pas la place qu’on vient de lui attribuer.

    Bref, pour dire que l’élection de Willem me parait tout à fait justifiée, tant il est un acteur incontournable de la bande dessinée mondiale. De plus, en tant que flamand, on ne peut surtout pas le qualifier de vieille croute de la franco-belgie…

    PS : pour ce que tu dis David à propos du peu de reconnaissance qu’apporte Angoulême à la bd asiatique, cela ne m’étonne pas, quand on entend toute l’année le discours récurent qui dit que le manga, de part son offre abondante, contribuerait à la surproduction et de fait, mettrait en péril la production française. Manga et franco-belge : les frères ennemis ! De plus, le festival Japan Expo prend de plus en plus d’ampleur…

    1. Le scandale n’est pas l’élection de Willem en elle-même, s’il est là c’est qu’il y a de bonnes raisons effectivement. N’oublions pas qu’il est dans le top 5 des auteurs du prix.
      C’est plutôt le mode d’élection qui est scandaleux (et je te rejoins sur le cas JC Denis) Comment peut-on prendre au sérieux des gens qui ne connaissent pas Ware, Moore et qui vomissent le manga en plus ?? Ce sont ces gens, et non Willem, que je qualifie de vieille croute de la franco-belgie. C’est même dommage pour lui d’ailleurs.

      Au bout du compte, je me dis quand même que je me retrouve de moins en moins dans ce festival qui se veut international.

      En tout cas, merci d’apporter un son différent. Pour ma part, ça me fait réfléchir.

  2. De rien, ça me fait réfléchir et réagir également.
    Comme tu le sais (pour l’avoir exprimé à plusieurs reprise sur K.BD), je n’aime pas cette foire aux bestiaux qu’est devenu Angoulême ! Vouloir réunir des artistes aux horizons et pratiques si diverses (voir opposées, comme on a pu le constater entre les « mainstreams » et les « indés ») créera toujours de l’incompréhension quand au choix du nouveau grand prix. Il n’y a pas une, mais DES bandes dessinées. Et vouloir à tout prix réduire le neuvième art à son plus petit dénominateur commun n’a selon moi aucun sens.
    C’est comme si on réduisait le 7ème Art au festival de Cannes. Alors qu’il existe de nombreux festivals qui sectorise de Cinéma (festival du cinéma indépendant, du cinéma américain, du cinéma fantastique, du cinéma nordique, asiatique, etc… On regroupe à chaque fois TOUTE la bande dessinée en un seul événement. Logique dans ce cas que de nombreux genres et artistes passent à la trappe !

    1. Justement la question, non pas de la légitimité, mais de l’existence même du grand prix est à se poser. Qui peut vraiment être représentatif de l’esprit de la bande dessinée aujourd’hui ? Il y a 40 ans peut-être mais aujourd’hui avec cette variété dans le paysage national et international ? L’idée du grand prix est d’incarner la BD mais comment est-ce possible sans soulever des soucis. Quelques auteurs font l’unanimité, Spiegelman par exemple qui irradiait le festival 2012 de sa présence. Mais ensuite, qui ?
      Ton parallèle avec le cinéma le montre assez bien d’ailleurs. Les festivals ne récompensent pas les auteurs mais les œuvres (ou leurs interprétation) : Palme d’or, Oscars, Ours d’or, César… Et les plus grands sont reconnus par ces distinctions que remportent leurs films. On y découvre toute la diversité d’un genre avec de nombreux prix.
      Pour en revenir à la bd, j’ai trouvé par exemple que le palmarès de cette année était plutôt assez équilibré. Il n’y aurai pas eu l’affaire Grand Prix, personne n’aurait pu dire grand chose de vraiment négatif (hormis sur la sélection qui était bizarre).

      Effectivement, ce grand prix est réducteur. J’irais même jusqu’à dire qu’il est contreproductif pour l’image de la bande dessinée.

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