Chronique | Boule à Zéro T.1 (Serge Ernst & Zidrou)

Comment aborder des sujets difficiles comme la mort ou la maladie quand ils touchent les enfants ? Avec gravité à la manière d’un Cyril Pedrosa ou avec légèreté ou humour comme dans Boule à Zéro. Pari risqué pour le duo Ernst et Zidrou.

Je vous parle d’un temps…

Je crois que je vieillis. Au temps de ma splendeur, jamais au grand jamais je n’aurais enchaîné deux véritables chroniques sur des albums jeunesses. Ou alors c’est la faute de ma douce, bibliothécaire jeunesse de son état, qui m’influence un peu trop dans mes lectures ces derniers temps. Non, j’aime à croire que c’est un hasard qui m’a poussé à ouvrir cet album. Pourtant, graphiquement il baigne dans l’esprit « BD-à-papa » des années 80-début 90. Genre qui m’attire de moins en moins. Même les pseudos de ses auteurs ont un petit goût de madeleine de Proust rappelant l’époque où je lisais les albums Dupuis avec la liste des séries classées par héros à la fin des albums. Entre Tif et Tondu, Poussy, Yoko Tsuno… à l’époque les Tuniques bleues n’avaient qu’une petite dizaine de tomes. Je vieillis, vous dis-je ! Et pourtant, nous sommes pas chez Dupuis mais chez Bamboo. Là encore, vous m'auriez dit il y a quelques années que je ferais des éloges à un album de cette maison d'édition... Mais là, il faut reconnaître le très bon choix de cet éditeur. Soyons honnête et reconnaissons notre mauvaise foi légendaire. Mais revenons au dessin car Ernst s’inscrit directement dans la mouvance graphique de cette époque plus ancienne par son classicisme absolu dans l’imaginaire humoristique de la BD franco-belge. Même si au premier abord je ne suis plus vraiment amateur de ce genre de dessin, je dois reconnaître son efficacité et surtout la stabilité qu’il apporte dans une histoire tout à fait particulière par son thème et la manière de l'aborder.

Urgences (sans George mais le cœur y est…)

Durant le premier volume de cette série, nous rencontrons une petite héroïne bien particulière. Elle s’appelle Zita, dite « Boule à Zéro ». Cette fille de 13 ans vit à l’hôpital La Gaufre depuis plusieurs années car elle est atteinte d’une leucémie. Ouah ! Mais dans les bandes dessinées de ma jeunesse, les héroïnes étaient toujours fraîches et en forme ! Elles gambadaient dans des petites robes (ou en scaphandre spatial), elle attrapait un méchant, rarement un rhume et au grand jamais une maladie grave. Quand je vous disais que le scénariste prenait des risques. Ici, Zita est chez elle. Elle connaît tout le monde et tout le monde la connaît. Ses amis, tous malades également, portent tous des surnoms amusants (Supermalade qui a une maladie rare, Wilfrite le grand brûlé, Puzzle…). Cette année, Zita fête ses 13 ans et parcourt l’hôpîtal entier pour distribuer ses invitations pour sa fête d’anniversaire. Prétexte entendu pour nous faire découvrir le petit monde de l’hôpital, véritable ville dans la ville, et surtout pour enchainer gags et bons mots à la vitesse de l’éclair. Il y a du rythme, on se laisse porter car cette bande dessinée destinée à un jeune public est une vraie réussite. Comme vous avez pu le constater son histoire est très simple et tiens surtout sur le personnage de cette petite fille malade à la fois joyeuse et tourmentée, vivante et pourtant proche de la mort (d’ailleurs la lettre d’introduction à Madame la mort est magnifique). Cette petite Zita, on l’aime pour son caractère et son inventivité. Elle représente bien cette communauté. Car, ce qui frappe dans Boule à Zéro, c’est cette énergie et cet espoir qui en émanent. Il y a une forme d’attitude positive en même temps qu’une vigilance de tous les instants. Non, ce n’est pas rose mais il y a de la joie quand même. Le message est positif car au-delà de la maladie et de la mort, c’est l’amitié, l’amour, le rire, bref la vie qui ressortent. Zidrou, connut surtout pour son élève Ducobu (et les Crannibales) montrent toute l’étendue de son talent de scénariste dans ce premier volume. Sélectionné dans les albums de l’été par l’ACBD en 2012, on devrait retrouver Boule à Zéro dans la sélection jeunesse d’Angoulême. Pour moi, un album jeunesse incontournable. Un vrai coup de cœur !
Boule à Zéro, T.1 Petit coeur chômeur (série en cours) Scénario : Zidrou Dessins : Serge Ernst Éditions : Bamboo, 2012 Public : Jeunesse... et adultes Pour les bibliothécaires : Incontournable. Un album qui dérangera certainement plus les parents que les enfants. A lire et faire lire.

Humeur | Tintin au Congo (Hergé)

Difficile de faire une véritable chronique sur un album polémique comme Tintin au Congo. Il n’en reste pas moins une brique de l’œuvre monumentale d’Hergé, référence absolue quand on évoque la BD franco-belge. Mais d’un point de vue moral, peut-on admirer un album comme celui-ci ? Voici un avis parmi tant d'autre... le mien... En se penchant sur l’Afrique en BD, l’équipe de KBD a immédiatement discuté de l’intérêt de chroniquer Tintin au Congo. Je faisais partie de ceux qui défendaient cet album non seulement pour sa place intéressante dans cette thématique mais aussi pour son côté document d’histoire. Car si son point de vue et l’idéologie de Tintin au Congo est clairement discutable, l’album est un témoignage direct d’une pensée d’un autre temps. Une preuve une fois de plus que la bande dessinée est un média bien plus révélateur qu’il n’y paraît. Je ne suis ni Tintinophile, ni assez calé dans l’histoire de Tintin et de son créateur pour vous faire une analyse efficace de la place de Tintin au Congo dans l’œuvre générale d’ Hergé . D’Hergé, je connais un certain nombre de fait, en particulier ceux qui l’ont rapproché des mouvements conservateurs d’avant-guerre et de la collaboration quelques années plus tard… Périodes qui sont passés sous silence à la fin de la guerre (cf ma chronique sur le très bon livre "Traits résistants"). Je vous invite à lire les nombreuses biographies (celles de Benoit Peeters notamment). Après la guerre, Hergé avait tout de même conscience du caractère assurément colonialiste voire raciste de sa première version de Tintin au Congo et a tenté de rétablir l’équilibre en retouchant sa première version. L’édition couleur que nous avons tous en tête est bien entendue le résultat de cette profonde mutation. Cependant, celle-ci reste profondément révélatrice de ce paternalisme spécifique au colonialisme belge. Dans Tintin au Congo, notre héros et son chien apparaissent comme de véritables messies attendus avec fébrilité par une population noire. Déclenchant une émeute à son arrivée, Tintin traverse l’Afrique noire avec un regard plein de compassion pour ces « gentils noirs »… Un Tintin qui, des années plus tard, est tourné en dérision par Joann Sfar dans une drolatique scène du 5e volume du Chat du Rabbin (Jérusalem d’Afrique). On a envie de dire 1 partout balle au centre. Avec notre point de vue d’hommes et femmes du 21e siècle, cette vision nous apparaît comme indécente. Et je comprends la réaction forte des associations antiracistes. Pourtant, comme certains le demande, doit-on interdire la publication d’un livre comme Tintin au Congo ? Serais-je prêt, si on me le demandait, à retirer cette bande dessinée de mes bacs de médiathèque ? Clairement non. Tout comme je ne retire pas les œuvres érotiques qui ne mettent pas toujours en valeur la femme, tout comme je ne retire pas les œuvres violentes, tout comme je ne retire pas les œuvres irrespectueuses des religions... Il ne s’agit pas pour moi de défendre la fameuse « liberté d’expression ». Je ne soutiens absolument pas les idéologies de ces œuvres. Il me semble en effet bien plus intelligent et constructif de privilégier la médiation, la discussion autour d’une œuvre et son public que de se morfondre dans un obscurantisme qui est le terreau de toutes les formes de discrimination. Et j’irai même plus loin en soutenant l’idée de faire étudier Tintin au Congo à l’école comme support d’étude de la colonisation. Montrer cette œuvre, mettre en lumière son idéologie et en quoi elle est révélatrice d’un moment passé de l’histoire, expliquez sa relation avec notre monde contemporain. Voici façon plus efficace de combattre le côté nauséabond de cette œuvre. Entre nous, Tintin au Congo fait partie des œuvres qui ont marqué mes lectures de jeunesse. Toutefois, je ne le conseillerai pas (plus) à un enfant, incapable de comprendre les tenants et les aboutissants de cet album. Pourtant, je me souviens toujours de cette dernière grande planche. Ce village, presque un village d’enfants avec ces personnages fascinant évoquant le souvenir d’un héros que je ne trouvais pas vraiment intéressant. Je suis beaucoup resté sur cette planche. Elle appelait quelque chose d’étrange chez moi. Une vision particulière de l’aventure. Car, même avec les défauts de cette œuvre de jeunesse, on retrouve déjà ce qui fait l’intérêt de cette série majuscule de l’histoire de la bande dessinée : l’appel de l’aventure par cette propension à proposer des personnages secondaires haut en couleur. Car, à bien y réfléchir, la multiplication des clichés est un peu le moteur de Tintin. Hergé a toujours joué sur ces images d’Epinal. Il suffit de contempler les visages dans les fameux tableaux des 2e et 3e de couvertures pour s’en rendre compte : Sud-Américains, arabes, chinois, japonais, écossais, portugais… Tant au niveau du scénario que du graphisme, les populations sont toutes figées dans des aprioris. Certes, la technique d’Hergé s’est amélioré au cours des aventures de Tintin pour faire passer l’ensemble avec beaucoup moins de naïveté déconcertante mais… Alors oui, cette œuvre mérite d’être chahutée. L’idéologie transparaissant dans cet album est plus que discutables. Les noirs sont profondément maltraités et il serait honteux de ne pas le souligner. Du côté artistique, si le rythme et la cohérence de l’ensemble ne sont pas encore de la qualité des albums suivants  – le côté feuilletonesque est encore très présent – le graphisme est déjà là. Résultat, l’œuvre d’Hergé avec ses défauts et ses qualités a aussi donné le frisson de l’aventure au petit lecteur naïf que j’étais. Malheureusement, le temps passe et le petit lecteur a grandi... A lire : le très bon article du blog de Mondomix sur le sujet

Info blog & Dimanche KBD : Kililana Song

Bonjour les IDDBDiens et IDDBDiennes, Comme vous avez pu le constater cette semaine, c'est un peu morte plaine sur le blog. Je m'en excuse, je suis juste très pris par le boulot, novembre étant pour moi la grosse période avec Le Mois du film documentaire. D'ailleurs, si vous avez envie de sortir, il y a certainement une projection près de chez vous. Si vous voulez découvrir le programme national c'est par là. Bref, tout ça pour vous dire qu'il est possible que le blog soit un peu sur ce rythme pendant quelques semaines encore. IDDBD n'est pas mort mais le rédacteur est un peu crevé 🙂 Mais, ça n'empêche pas KBD de continuer sa marche inexorable. Si pour moi, Novembre est signe de cinéma pour l'équipe c'est le départ vers l'Afrique. L'album phare du mois est Kililana Song de Benjamin Flao. Je ne reviens pas dessus, vous pouvez relire notre chronique récente. Pour découvrir la synthèse rédigée par Oliv' c'est par ici. Bonne semaine !