Chronique | Deux Généraux (Scott Chantler)

Comme promis, voici la première chronique consacrée aux éditions La Pastèque. Nous commençons avec Deux généraux, un album sorti le 22 août dernier. Un récit biographique de Scott Chantler, un auteur canadien à découvrir d’urgence (encore un !)

Hommage aux soldats

Dans deux généraux, Scott Chantler raconte l’histoire de Réginald Law Chantler. Oui vous avez bien lu, Chantler, comme l’auteur. Il s’agit en fait de son grand-père, officier vétéran de la seconde guerre mondiale. A l’image d’un album comme la Guerre d’Alan, l’auteur raconte le débarquement, la bataille de Normandie, la prise de Buron puis de Caen, bref, la grande histoire, à travers les yeux d’un de ses protagonistes. Mais pas seulement, car Deux Généraux est aussi une belle histoire d’amitié entre Law et John Hartwell Chrysler dit « Jack », deux officiers servant dans la même division :  la HLI (Highland Light Infantry of Canada). Les deux hommes sont très différents : l’un est calme, réfléchi, amoureux et pondéré, d’un flegme très britannique pour un canadien ; l’autre est en revanche plus impétueux et séducteur. Et pourtant, l’amitié est là, forte et belle, nécessaire aussi car… la guerre arrive. Et pourtant, Deux généraux n’est pas vraiment un récit de guerre au sens classique du terme. Bien entendu, la seconde guerre mondiale joue un rôle prépondérant dans cette histoire et se serait faire injure à ces soldats de la passer au second plan. Pourtant, elle se situe plus comme un révélateur des âmes de ces hommes. Je ne parle pas que de Law et Jack mais bien de l’ensemble de ces militaires canadiens. Le lecteur voit leur préparation, leurs angoisses avant le jour J, mais aussi des moments plus légers. On y découvre l’insouciance de l’avant-guerre et parfois, une certaine dérision. Si Deux généraux parlent des soldats, il évite l’écueil du guerrier. En ne faisant de ces personnages que des hommes ordinaires, il rend leurs actes, leur vie et leur mort d’autant plus admirables.

Un récit intelligent et sobre

deux_generaux_scott_chantlerCette histoire commence par une image assez forte. L’un des deux « géneraux », de dos, fumant une cigarette, est seul au milieu du champ de bataille. C’est terminé, la victoire est acquise. Mais à quel prix ? Un coup d’œil à cette couleur rouge, qui n’est utilisé que pour les batailles, et aucun doute. Le combat a été sanglant. Où sommes-nous ? Qui est-il ? Flashback. Naissance de Réginald et le récit d’une vie commence : jeunesse, adolecence, enrôlement, mariage, amitié… Deux généraux est construit comme un récit qui porte inexorablement vers cette première planche pourpre. Qu’est-ce qui pousse un homme normal à la guerre. Comme peut-il la vivre ? Des questions qui alimentent le récit. Une façon intelligente de donner envie au lecteur d’aller au bout de l’histoire. Sans cette pirouette scénaristique, Deux généraux aurait pu se révéler comme un simple récit descriptif… chose que certains critiques ont reproché à tort à La Guerre d’Alan. Oui, mais cet effet est bien présent et tout change. Scott Chantler se pose alors en auteur-narrateur, sa voix explique les événements, contextualise si besoin, aime à jouer parfois sur un côté décalé. Je pense par exemple à la comparaison des situations entre Canada et Allemagne durant la crise économique des années 30. Bref, il montre ses recherches et la maîtrisent de son sujet (son histoire est basée sur les carnets de son grand-père et ceux de la HLI). Résultat, cela apporte encore de la profondeur à l’ensemble. On ne s’ennuie pas, on est touché jusqu’au bout, jusqu’à la dernière planche. Cette écriture et cette structure pouvant s’avérer complexes, il fait le choix d’un graphisme sobre dans son trait et dans la constitution de ses planches basées sur un gaufrier 3x3 cases. Toutefois, il n’hésite pas à placer de grandes cases pleines pages renforçant l’impact de ces dernières. Petit bémol sur les personnages qui ont des faux-airs de Francis Blake et qui du coup, se ressemble un peu trop parfois. Globalement, on retrouve l’esprit des auteurs de romans graphiques canadiens – je pense à Seth surtout – avec un style qui mélange le figuratif dans les personnages et la grande précision dans des éléments de décors. Il suffit de voir cette abbaye anglaise pour en être persuadée. J’ai déjà parlé de la couleur mais l’utilisation du rouge dans les moments de tension et une idée simple mais qui produit un effet très efficace. Pour conclure, Deux Généraux est un bel hommage. D’un petit-fils à son grand-père, d’un homme du XXIe siècle à ceux du XXe. On ne peut qu’admirer la qualité de cet album. Bien pensé, bien construit, bien raconté. Le côté descriptif est vite gommé par un effet scénaristique simple. La qualité graphique et l’écriture font le reste. Il s’agit ici d’une belle histoire d’amitié, une belle histoire d’homme. Encore une fois, et après Les Derniers Corsaires, les éditions La Pastèque nous offre un bien bel ouvrage. Recommandé par IDDBD évidemment ! A lire : la chronique de BDGest' A voir : la fiche album sur le site de La Pastèque
Deux Généraux (one-shot) Dessins et scénario : Scott Chantler Editions : La Pastèque, 2012 Public : adulte, amateur de récit historique Pour les bibliothécaires : en plus d'être un témoignage fort, c'est aussi un très bon livre. Une porte ouverte pour le public traditionnel de la BD vers le roman graphique canadien.  

4 réflexions au sujet de « Chronique | Deux Généraux (Scott Chantler) »

  1. bonjour,
    j’ai lu la BD et elle est quand meme truffee d’erreur historique pour un livre prenant comme base les diary du rgt et de (au moins un) ses membres.
    12 PzSS commandee par rommel
    parachutage de troupes allemandes en normandie
    et j’en passe.
    concernant le recit en soi (sur buron la sanglante par exemple) là aussi si on lit des livres consacrés a cet episode, de nombreuses erreurs sont là
    au debut, on peut penser que ce n’est pas un livre historique donc on s’en moque mais a partir du moment ou il est basé sur le recit de soldat t du rgt en question, c’est anormal

    concernant la BD en soi meme ; oui on peut lire meme si elle est un poil rebutante dans sa « maniere d’etre »
    se lit vite et agreablement et s’oublie aussi vite justement de part sa structure de BD

  2. Bonjour,
    Je ne contesterai pas votre retour sur la véracité historique. Je ne m’intéresse pas assez à l’histoire « militaire » de la seconde guerre mondiale pour débattre sur ce sujet.

    Pour moi, ce n’est pas un livre historique, au sens « histoire des faits historiques » mais plutôt un livre historique au sens « histoire des mentalités historiques ». Comme vous le faites remarquer, ce livre est basé sur un récit de soldat, donc le point de vue d »un protagoniste sur la grande histoire. C’est de là que le récit trouve sa force. Pour moi, la réussite de cet album est là car la narration est très bien construite, l’écriture est fluide.

    Je ne comprends pas vos dernières remarques. Qu’entendez-vous par « manière d’être » et « de part sa structure de BD » ? Une BD s’oublierait vite sous prétexte que c’est une BD ? Dans ce cas, je ne suis pas du tout d’accord avec vous.

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