Chronique | Les derniers jours de Stefan Zweig (Seksik & Sorel)

1941, Stefan Zweig a 59 ans. Après plusieurs années d’exil qui l’ont conduit de Londres à New York, il rejoint le Brésil en compagnie de sa jeune femme Lotte. Mais alors qu’il pense trouver un peu de paix dans ce lieu paradisiaque, ses propres démons le rattrapent. Comme une évidence, cette bande dessinée est un drame. Je le précise pour ceux qui auraient une mince lueur d’espoir et qui ne connaîtrait pas – et nous sommes nombreux dans ce cas – la biographie d’un des plus grands romanciers du 20e siècle. Personnage complexe et torturé, témoin visionnaire des événements d’une époque meurtrie par la montée des fascismes en Europe. Dès 1934, il quitte l’Autriche pour une fuite sans retour jusqu’à ces 6 derniers mois dont nous sommes les témoins durant les 88 planches de cet album. Adaptée du roman éponyme de Laurent Seksik – qui signe également le scénario de la bande dessinée – cette histoire raconte bien plus que les ultimes instants de la vie du célèbre auteur. Elle est la chronique d’un désenchantement d’un homme fatigué et angoissé face au monde, face à l’histoire, face aux souvenirs d’une vie perdue 8 ans plus tôt. Nous sommes loin du mythe. Mais ce personnage n’est pas seul, il est accompagné par une jeune et belle femme, Lotte, son épouse et secrétaire particulière. Tout au long de ce récit, le lecteur observe le rapport entre ces deux personnages. Elle, jeune, solaire, sociable mais malade d’un asthme sévère; lui, sexagènaire, lunaire, solitaire, écrivain au sommet de la reconnaissance mais empreint d’un spleen inguérissable. Le moteur du récit est à la fois, dans la complexité de leur relation mais aussi dans ce rapport de force inconscient qu’ils entretiennent entre eux et les autres. Rapport complexe et plutôt bien rendu. Mais je trouve pourtant qu’il manque un certaine fluidité dans le récit. J’ai parfois eu l’impression de franchir abruptement des étapes psychologiques par pallier. On voit diverses scènes étalées sur plusieurs mois, des moments précis que l’on sent primordiaux dans l’évolution du personnage. Mais cette construction rend le récit bizarre, fait de multiples ruptures successives. Il serait presque facile de diviser ce récit en chapitre comme on peut le faire dans un DVD par exemple. Nous sommes ici, je pense, dans la limite du genre biographique en bande dessinée. Le temps de ce média, forcément plus rapide car plus dense qu’un roman demande beaucoup de subtilité pour ne pas donner l’effet d’une suite de passages obligés afin de respecter la chronologie. Visiblement, l’écriture d’un roman et d’une bande dessinée n’est pas le même travail. Je n’ai malheureusement pas lu le roman original paru en 2010. Mais j’imagine que ces étapes sont moins visibles. Ce qui m’amène à une réflexion d’ordre plus professionnelle. Même si ce point de vue peut s’appliquer à tous types de lecteurs. Comme souvent avec les bandes dessinées contenant le nom d’un homme de lettres dans son titre, cet album s’adresse à un certain type de public que je qualifierai gentiment de « lettrés ». Les multiples références aux œuvres de l’auteur en sont une preuve, une bonne connaissance (ou une lecture attentive de la biographie de l’auteur sur des encyclopédies) sont nécessaires pour apprécier à sa juste valeur une œuvre qui semble vouloir être pour les gens qui en ont (de la culture légitime). Je n’ai rien contre ces personnes, rassurez-vous. "Y’en a des biens comme le chante avec beaucoup de finesse" Didier Super. J’en côtoie moi-même avec beaucoup de bonheur tous les jours. C’est plutôt la démarche qui me dérange et parfois le manque de recul du bibliothécaire face à tel ou tel titres de ce genre. Disons que cette volonté d’adapter les réussites littéraires en bande dessinée trouve parfois ses limites et que nous ne faisons pas toujours attention, emportés par l’espoir que ce titre touchera un public différent, plus légitime, des lecteurs de romans quoi ! Entre nous, je serais prêt à parier que de nombreux acquéreurs de BD en bibliothèque, n’ont pas mis 15 secondes à décider d’acheter ce titre. Ne me dites pas que j’ai tort, je vous vois froncer le nez devant votre écran. Je comprends leur point de vue, j’ai moi-même acheté des albums sous un estampillage « culture légitime ». Mais posons-nous la question quelques instants : aurions-nous acheté cet album si le nom de Proust, Zweig, Poe ou Balzac n’était pas imprimé sur la couverture ? La bande dessinée, en tant qu’art à part entière, a-t-elle besoin de ça ? N’a-t-elle pas ses propres classiques que nous devrions promouvoir ? Malgré mes critiques, Les Derniers jours de Stefan Zweig est un album de qualité – il est d’ailleurs sélectionné parmi les livres de l’été de l’ACBD - mais qu’en est-il des nombreuses pseudo-adaptations de grands auteurs malheureusement disponibles dans nos bacs ? J’ai bien une réponse mais je sens que vous voyez où je veux en venir… Ne pas acheter une BD originale de qualité pour réserver une place à l’adaptation douteuse d’un roman à succès sous prétexte « qu’il va sortir » est discutable. Voilà pour la partie "je chipote". Pour reprendre cette chronique : côté dessin, Guillaume Sorel livre un one-shot d’une très grande qualité. A l’image d’Algernoon Woodcock (avec Mathieu Gallié au scénario), son graphisme est à la fois réaliste et teinté d’un certain décalage. Cette impression provient sans doute de sa couleur dont les teintes semblent toujours recouvertes d’un filtre marron-gris-noir. Du coup, les beaux paysages de Rio peuvent apparaître inquiétants ou du moins, oppressants. J’admire beaucoup les choix souvent pertinents, en particulier les magnifiques pleines pages qui ponctuent le récit et cassent le rythme qui aurait pu être un peu pantouflard. Oui, je ne suis pas à un paradoxe prêt. J’admire les ruptures dans le dessin mais pas dans le scénario… Pour conclure, Les derniers jours de Stefan Zweig est une œuvre efficace et réussie. Je ne trouve cependant pas l’adaptation du roman original très en adéquation avec le format bande dessinée. Les nuances sont peu subtiles, le scénariste manque d’espace et nous contraint aux seuls scènes marquantes sans beaucoup de transition. En revanche, j’ai apprécié le graphisme de Guillaume Sorel, toujours aussi efficace. Reste que cet album est l'archétype d'œuvres pour amateurs de biopics littéraires truffés de références. Il laissera les autres plus dubitatif. J’en fais partie. A lire : la chronique plus enthousiaste de Jacques Viel du blog Un amour de BD A voir : les premières pages sur BD'Gest
Les derniers jours de Stefan Zweig (one-shot) d'après le roman de Laurent Seksik Scénario : Laurent Seksik Dessins : Guillaume Sorel Editions : Casterman, 2012 Public : Adulte, lettrés... Pour les bibliothécaires : encore une adaptation littéraire... Réussie certes mais avec les limites de son genre.
 

10 réflexions au sujet de « Chronique | Les derniers jours de Stefan Zweig (Seksik & Sorel) »

  1. Ah, enfin une chronique qui met un peu les choses en balance. Je commençais à me lasser des éloges permanents concernant cet album… cela me semblait un peu trop louche pour etre vrai ^^ Mais je n'ai pas lu, pas encore… mais le fait qu'on ne peut échapper à cet album quand on se ballade sur la toile ne me donne pas envie de le découvrir en fait ^^

    1. Il y a, à mon avis, une certaine forme de "snobisme" dans les critiques concernant ce type de livre. ça parle de Stefan Zweig, d'un suicide annoncé, alors forcément c'est bien quoi… Comment peut-on critiquer un livre comme celui-ci, qui a été un succès en roman.
      Pour ma part, j'ai trouvé ça réussi certes, mais loin d'être aussi exceptionnel qu'on le prétend. Je pense que cet album s'oubliera assez vite.
      Je vais pas me faire des amis sur ce commentaire mais bon…

  2. Pas grave, moi j't'aime quand même ^^ La grande qualité d'iddbd, c'est qu'il contient des chroniques qui sont fidèles au ressenti réel de ses lecteurs (toi, Mike et je pense que pour Hector c'était pareil… mais j'ai pas connu :()

    C'est une des raisons pour lesquelles je vous lis régulièrement. Connaissant un peu tes affinités de lecture, cela me permet de me situer par rapport à l'album que tu présentes… Dans le cas présent, je doute… ce sera donc plutot un emprunt qu'un achat et cela se fera sans urgence ^^

  3. Non, pas toujours d'accord…

    Ensuite, pour reprendre la discussion que tu as engagée (et même si je suis d'accord avec toi sur le fond) : je pense qu'il faut laisser faire. Laissez faire quoi ? La rencontre graphique avec un univers. Et si ce genre d'adaptations permet à des adeptes purs et durs du roman de découvrir une BD plus fine que celle qui les racole chaque semaine quand ils vont faire leurs courses à Monop', Carrouf ou je-ne-sais-où (nan mais quand je vois un rayon BD en grande surface… je m'énerve)… et bien je dis tant mieux !

    Sur cet album, la qualité graphique est là et tu tiens à le faire savoir. Pour un "lecteur littéraire" , je pense que ça peut rassurer de se tourner vers un album en sachant qu'à défaut de maitriser le support de l'histoire, on maitrise ce qu'il se passe à l'intérieur

    1. Certes, mais je crois qu'il ne faut pas non plus – sous prétexte de "culture légitime" – se laisser berner par des pseudos-adaptations sans saveur. Je préfère des BD très grand public qui sont de vraies créations plutôt que des adaptations foireuses qui ne mettent pas en avant l'intérêt du média BD. Ça rassure les "littéraires" mais ça les conforte aussi dans l'idée qu'une bande dessinée ne leur procurera jamais les plaisirs de lecture d'un roman.
      Or nous savons, toi et moi, que ce n'est pas comparable parce que cette "lecture" est différente. Les qualités narratives d'un Larcenet, d'un Peeters ou d'un Sfar passent aussi par leur dessin.

      Et quand je vois l'impact qu'ont eu Persepolis, Le Chat du Rabbin voire Le Combat Ordinaire à l'époque sur ce public là, je suis persuadé qu'on peut éviter de passer par ces subterfuges.

      Après, les rayons en grande surface ne sont pas là pour mettre en avant les qualités d'un art (quand je vois un rayon DVD ou Jeux vidéo en grande surface je m'énerve aussi ^^) mais pour vendre un maximum. Quand je lis le classement des meilleurs ventes de livres, moi aussi ça me désole ^^

  4. Je ne te parle pas de "culture légitime", je te parle de "terrain connu". Quand on s'oriente vers un média qui ne nous est pas familier, la démarche est tout de même beaucoup plus aisée quand on en connait le sujet. Enfin, je pense ^^

    1. Oui tu as raison sur ce point. Même si, à mon avis, il vaut mieux être un peu conseillé pour débuter dans un nouveau genre. D'où l'importance des libraires et bibliothécaires et d'où ma réflexion sur la relative facilité à proposer ce genre de livres en bibliothèques.

  5. Pour ma part, je n’ai lu que récemment cet album. Je ne l’avais pas vu au moment de sa parution en libraire. C’est pourtant pas faute de faire un suivi attentif des nouvelles parutions mais avec tout ce qui sort en ce moment…
    J’ai un faible pour l’univers graphique typique de Sorel, donc je me suis laissé tenter par l’achat de cet album me disant que le dessin me plairait au moins et me disant également que je découvrirais la vie d’un auteur que je ne connaissais pas. Oui, les livres ça n’est pas trop mon truc…
    Et bien pour le dire simplement, ce fût une grosse déception. Le dessin est plus qu’à la hauteur. Rien à redire même si je pense qu’un Algernon Woodcock est mieux fini et plus subtil (l’univers fantastique convient bien à Sorel).
    Mais alors, le scénario, mes enfants. Ça n’est vraiment pas possible une histoire mollassonne et sans saveur comme celle-là. On sent que cette histoire n’a pas été écrite par un auteur de bandes dessinées. C’est d’une lenteur sans nom et les dessins sont là plus pour illustrer le texte que pour vraiment faire partie de l’histoire.
    Ce constat est peut-être dur, mais l’album est tellement décevant.

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