Chronique | Belle gueule de bois

Pierre est ado. Il vit avec son père alcoolique dans une cabane perchée isolé du village où il se rend pour aller au collège. Il n’aime pas beaucoup l’école et même si sa vie n’est pas facile il préfère cette existence en marge. Vous ne trouverez pas Belle Gueule de bois en librairie. Tout simplement parce que cet album n’est pas encore éditée. Et c’est bien dommage. Elle est l’œuvre de Pierre (aussi), un ami de ma copine Mo’. C’est elle qui m’a proposé de faire un retour sur mes impressions de lecture. Et gentiment, j’ai reçu en PDF le fichier de ce livre. Je dois préciser que je ne connais pas l’auteur. Je n’ai donc rien à gagner dans cette affaire. Pour la petite histoire, mon retour a déjà été fait mais je souhaitais rendre un écho public (un écho qui résonnera peut-être aux oreilles d’un éditeur passant par là) à un travail que j’ai apprécié. Je finis cette petite introduction pour parler enfin de l'album. Belle gueule de bois n’est pas à proprement parler une bande dessinée. Dans le jargon du bibliothécaire, on parlerait plutôt de texte illustré : une histoire plus ou moins courte accompagnée d’une série d’illustrations. Contrairement à la BD, il n’y pas d’enchainements de séquences dessinées. Donc, on ne trouve pas de bulles, ni de cases, seulement des doubles pages avec des textes et des images bien distinctes. Ce n’est pas non plus un album pour la jeunesse, le niveau d’écriture et le traitement très direct du thème n’est pas adapté à un jeune public. Mais peu importe, nous ne sommes pas sectaires sur IDDBD (enfin pas trop). Ainsi, nous suivons les aventures de Pierre dans une histoire touchante jouant beaucoup sur les décalages. Graphiquement, j’ai été  touché par l’apparence de ce petit blond maigrelet à l’écharpe volant aux quatre vents, incarnation moderne du Petit Prince de Saint-Exupéry. Face à cela, la réalité du personnage, enfant en proie au malaise du père, ado qui grandit bien vite et trop tôt. Situation classique me dira-t-on. Paradoxalement, ce père et ce fils entretiennent un rapport très particulier, une complicité tacite, un amour indéfinissable. Une phrase résume assez bien ce ressenti « Je crois qu’une mère se porte dans le cœur… et un père dans les tripes. »Et si le Petit Prince avait eu un père alcoolique ? Pour en revenir au dessin, j’avoue avoir craqué devant la qualité des illustrations proposées. Nous sommes dans le figuratif, loin des critères de la ligne claire, loin de la froideur des illustrations informatiques. Des hachures fines au crayon noir, des esquisses de visages laissant la part belle aux attitudes des corps. Les paysages sont profonds, parfois angoissants par leurs grandeurs, et invitent tout au long du récit à une forme d’aventure. En cela, ils répondent parfaitement à l’esprit de ce jeune garçon. En ressassant une phrase de Bob Dylan, il rêve d’un nouveau départ pour son père, une nouvelle route. Pierre porte en lui les graines d’un Jack Kerouac (je parle du héros, je ne sais pas pour l’auteur ^^). Un esprit libre dans un corps d’enfant. Et puis, il y a cette bouffée d’oxygène avec cette petite fille, Loula. Une rencontre qui est le fruit du commerce pas très glorieux qu’entretiennent les deux paternels. Un peu de légèreté dans ce monde de brutes, un peu d’innocence, une clé cachée de cette histoire. Grâce à cela, Belle gueule de bois évite une certaine forme de pathos. Cette histoire cultive le « malgré tout ». Malgré l’alcoolisme, l’abandon, la tristesse... L'espoir, utopique peut-être, est bien présent, planqué mais bien réel. Alors bien sûr, tout n’est pas parfait. Quelques éléments restent à travailler. Je pense en particulier au côté un peu trop soutenu du vocabulaire de Pierre qui s’exprime parfois comme un académicien et non comme un cancre du collège rêvant de montagne et de liberté. Le style mériterait parfois un peu plus de légèreté. Mais, Belle Gueule de bois reste une histoire à polir afin d'en tirer encore plus de force. Pour conclure, tout simplement une très belle découverte. Cette histoire repose sur les décalages entre réalité et fiction, entre bonheur et malheur, entre complexité et simplicité du rapport aux autres. On s'attache à ce personnage, il dégage une certaine liberté qu'on pourrait lui envier. J’espère que, comme moi, vous aurez l’occasion de lire cette histoire grâce au bon travail d'un éditeur. Je remercie Pierre pour sa confiance. Et je vous invite à lire la chronique de Mo', nous avons joué le jeu d'une double chronique sans savoir ce que l'autre écrirait. J'espère que nous sommes à peu près d'accord !

10 réflexions au sujet de « Chronique | Belle gueule de bois »

    1. Désolé, ça cafouille un peu ce soir (le serveur fait des siennes, tu connais ça je crois ^^ )
      Mais j'ai rien effacé du tout, je te rassure !

  1. Je disais donc (si je me souviens a peu près) :
    Vous allez, toi et Mo', me faire regretter de pas poster de chronique 🙂
    Je me rattrape en postant des commentaires du coup.

    Je note que nous pensons à peu de choses près tous les trois la même chose de l'ouvrage.
    J'aime beaucoup la phrase que tu as citée : « Je crois qu’une mère se porte dans le cœur… et un père dans les tripes. »
    Je l'avais notée moi aussi et je l'ai dit à Pierre. Cette phrase est très forte et s'allie parfaitement avec l'illustration de la double page. Le texte et le dessin font corps.

    Je suis très heureux d'avoir pu faire parti des lecteurs et j'en profite pour remercier Pierre de cette expérience.
    Et Mo' pour le tuyau 🙂

    1. Je t'en prie, tu peux y aller !
      Oui, c'est une très belle phrase, bien amené dans le récit en +. Je trouve qu'elle résume bien l'esprit général du récit.
      C'est une vraie chance de pouvoir lire d'être dans les premiers à lire un album comme celui-ci. J'espère sincèrement qu'il va trouver un éditeur.

  2. Je profite de ma visite puisque je constate que visiblement, ton site accepte de nouveau les commentaires.
    Depuis quelques temps, j’essayais de te dire qu’on a eu un ressenti assez proche finalement. L’approche n’est pas forcément évidente : format pdf, nouvelle illustrée (intermédiaire entre roman et bédé auquel je ne suis pas familiarisée), mais j’ai aussi trouvé que l’auteur parvenait facilement à installer le lecteur dans cet univers. L’aplomb du personnage m’a un peu déstabilisée. Après t’avoir lu, je me rends compte que cela tient effectivement à la nature de ses propos très matures. Je l’avais perçu comme une épaisse carapace derrière laquelle l’adolescent s’était replié
    Merci pour ce partage de lien 😉

    1. Oui, enfin les tiens ne passaient pas mais les autres si ^^ Va savoir. Enfin, pour tout te dire, ce commentaire était en indésirable… 😀

      Le format est effectivement à part. Je pense que ça participe bien à l’ensemble et ça permet de mieux ressentir ce décalage.

      Partager un lien avec toi est toujours un plaisir ^^

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