Chronique | Kenichi, le disciple ultime (Matsuena)

Depuis tout jeune, Kenichi Shirahama est un souffre-douleur. Petit et malingre, il veut changer les choses et s’inscrit dans le club de Karaté du lycée. Mais les ennuis arrivent vite et il est confronté aux velléités agressives de ses petits camarades. Heureusement, peu de temps avant, il a rencontré Myu, une jeune et sexy jolie jeune fille. Cette dernière s’avère être en fait une spécialiste des arts martiaux. Mais d’où tient-elle cette force ? Kenichi va bien vite le découvrir en devenant le disciple du Ryôzampaku… un dojo regroupant les plus grands maîtres d'art martiaux. Certaines œuvres visent les plus hautes sphères du monde de la bande dessinée, certains auteurs ont de grandes prétentions, cherchant par un trait, une phrase, un scénario bien pensé à nous transporter dans des univers fabuleux, merveilleux, différents… Soyons francs, ce n’est absolument pas le cas de cette série. Kenichi assume pleinement son côté divertissant. Voici un manga d’action et d’humour. Rien de plus, rien de moins. Fin de la chronique. … … Bon d’accord, je développe un peu. Sinon, mon ami Pfff risque encore de me dire que je fais dans la chronique défécatoire. Bref, assumer c’est bien mais encore faut-il le faire correctement ! Shun Matsuena réussit plutôt bien son coup et s’inscrivant dans la plus pure tradition du shonen d’arts martiaux, un genre qui se destine principalement aux ados boutonneux à chromosome Y. Je sais d’expérience que les filles rigolent bien aussi. On pense évidemment aux grandes séries qui ont bercé la jeunesse de la génération Club Dorothée type Ranma 1/2 et bien sûr au cultissime Dragon Ball (et ses fameux saignements de nez...). Alors quels sont les éléments qui vous feront aimer ou détester Kenichi ? Tout d’abord, l’idée force, celle qui fait avancer tous bons shonen : le dépassement de soi. Classique ! Notre héros est un jeune homme sans véritable talent pour les arts martiaux mais peu à peu, il devient un vrai combattant à force de travail et d’application. Au passage, KBD a consacré son mois de juillet au dépassement de soi, vous trouverez une bonne liste d’albums sur cette page. Mais bon, le petit Kenichi a son petit truc en plus, le détail qui fait la différence entre un bon élève et un disciple ultime. Mais ça, je ne le dévoilerai pas ici. Viens ensuite la narration. Les ficelles sont grosses mais le lecteur est vite pris dans l’engrenage de cette série (46 volumes au Japon quand même !). Grosso-modo, le premier cycle des aventures correspondant à l’apprentissage et au combat contre le Raghnarok - la bande de voyou locale -  compte 16 volumes. Durant ce temps très longs, le challenge monte en puissance au fur et à mesure. Les adversaires sont de plus en plus fort, de plus en plus résistant, bref de plus en plus tout… Les combats, qui mêlent situations farfelues et précisions dans la description de certains coups (au vu de mes connaissances – limitées – en karaté) sont très bien amenés. Rien n’est jamais gratuit de ce côté-là. De plus, ces combats ne dépassent jamais un ou deux chapitres. On ne ressent pas la lassitude des éternels combats de Saint Seya (Les Chevaliers du Zodiaque en VF). Emportés par le graphisme dynamique, là encore classique pour du manga, on veut en savoir plus : les mystères des bons et des gentils. Au passage, on remarquera les pirouettes scénaristiques qui font passer les personnages d’un camp vers l’autre. Heureusement, nous avons suffisamment de méchants en réserve (quasi inépuisable d'ailleurs). Mais cette série tient surtout sur son auto-dérision potache. Nous sommes presque plus dans le genre « humour » que « combat à la Dragon Ball ». Cette capacité à se moquer de soi-même est incarné par les personnages secondaires. En particulier les six maîtres du Ryôzampaku. Je ne vais pas trop vous révéler leurs caractéristiques, disons qu’ils sont de grands originaux… ou plus simplement de grands malades qui n’hésitent jamais à maltraiter ce pauvre Kenichi. On dit souvent que la richesse d’une série tient beaucoup sur ses personnages secondaires. Dans ce cas, ce manga est une vraie mine de franc éclat de rire. Nous ne sommes pas dans l’intellectuel, loin de là. Mais il y a beaucoup de légèreté et franchement ça fait du bien parfois de poser le cerveau (sous réserve de le retrouver à la sortie) ! Dans le même ordre d’idée, j’ai apprécié le personnage de Myu. Héroïne bien plus complexe que son graphisme ne le laisse penser. Par la grâce du fameux « fan service » (je vous laisse regarder les couvertures, vous comprendrez) qui a si longtemps catalogué le manga au rang de BD pourrie pour obsédés sexuels, cette héroïne repose sur tout un tas de clichés. Heureusement, ils volent vers d’autres cieux au fur et à mesure. Finalement, elle est bien la pierre angulaire qui fait que tout ce petit monde cohabite. Un personnage féminin plutôt bien penser. D'ailleurs les personnages récurrents ont tous un petit background. Cela permet aussi à l'auteur de se ménager des moments de pause en déviant de l'histoire principale pour approfondir un personnage secondaire. Cela donne un peu de profondeur à l'ensemble. Si vous aimez rire, si vous aimez les combattants qui ne prennent pas au sérieux alors Kenichi est pour vous. Pur manga de divertissement, ce shonen vous fera passer de très bons moments. On regrettera juste le « fan service » qui bloquera quelques lecteurs (et surtout leurs parents) à la couverture. Mais ce côté est plutôt bien intégré dans le récit. Bref, Kenichi, c’est divertissant, ça s’assume… et c’est déjà pas mal ! A lire : la fiche technique sur manga-news
Kenichi, le disciple ultime. (27 tomes, série en cours) Titre original : Shijou Saikyou no Deshi Kenichi Scénario et dessins : Shun Matsuena Editions : Kurokawa, 2008 (6,60€) Edition originale : Shogakukan, 2002 Public : à partir de 10 ans Pour les bibliothécaires : un style tout à fait classique pour du shonen. Très prenant. Nombre important de volume cependant (mais pas trop cher). Bref, réfléchir avant de se lancer mais une série qui devrait connaître son petit succès auprès de vos lecteurs.

Dimanche KBD : Omni-visibilis (Trondheim & Bonhomme)

Voilà, c'est la fin du mois d'août, il y a comme un goût de rentrée dans l'air. Mais rassurez-vous, nous vous avons réservé une dernière synthèse pour notre thème Paranormal Activity. Mitchul, maitre es-chronique, vous propose Omni-visibilis de Lewis Trondheim et Matthieu Bonhomme. Une œuvre portant la marque de l'ancien grand prix d'Angoulême, à la fois drôle, barré et dérangeante. Bref, un très bon album. Découvrez ce qu'en pense les membres de l'équipe qui ont participé à cette lecture. En attendant, bon dimanche à tous !

Chronique | Belle gueule de bois

Pierre est ado. Il vit avec son père alcoolique dans une cabane perchée isolé du village où il se rend pour aller au collège. Il n’aime pas beaucoup l’école et même si sa vie n’est pas facile il préfère cette existence en marge. Vous ne trouverez pas Belle Gueule de bois en librairie. Tout simplement parce que cet album n’est pas encore éditée. Et c’est bien dommage. Elle est l’œuvre de Pierre (aussi), un ami de ma copine Mo’. C’est elle qui m’a proposé de faire un retour sur mes impressions de lecture. Et gentiment, j’ai reçu en PDF le fichier de ce livre. Je dois préciser que je ne connais pas l’auteur. Je n’ai donc rien à gagner dans cette affaire. Pour la petite histoire, mon retour a déjà été fait mais je souhaitais rendre un écho public (un écho qui résonnera peut-être aux oreilles d’un éditeur passant par là) à un travail que j’ai apprécié. Je finis cette petite introduction pour parler enfin de l'album. Belle gueule de bois n’est pas à proprement parler une bande dessinée. Dans le jargon du bibliothécaire, on parlerait plutôt de texte illustré : une histoire plus ou moins courte accompagnée d’une série d’illustrations. Contrairement à la BD, il n’y pas d’enchainements de séquences dessinées. Donc, on ne trouve pas de bulles, ni de cases, seulement des doubles pages avec des textes et des images bien distinctes. Ce n’est pas non plus un album pour la jeunesse, le niveau d’écriture et le traitement très direct du thème n’est pas adapté à un jeune public. Mais peu importe, nous ne sommes pas sectaires sur IDDBD (enfin pas trop). Ainsi, nous suivons les aventures de Pierre dans une histoire touchante jouant beaucoup sur les décalages. Graphiquement, j’ai été  touché par l’apparence de ce petit blond maigrelet à l’écharpe volant aux quatre vents, incarnation moderne du Petit Prince de Saint-Exupéry. Face à cela, la réalité du personnage, enfant en proie au malaise du père, ado qui grandit bien vite et trop tôt. Situation classique me dira-t-on. Paradoxalement, ce père et ce fils entretiennent un rapport très particulier, une complicité tacite, un amour indéfinissable. Une phrase résume assez bien ce ressenti « Je crois qu’une mère se porte dans le cœur… et un père dans les tripes. »Et si le Petit Prince avait eu un père alcoolique ? Pour en revenir au dessin, j’avoue avoir craqué devant la qualité des illustrations proposées. Nous sommes dans le figuratif, loin des critères de la ligne claire, loin de la froideur des illustrations informatiques. Des hachures fines au crayon noir, des esquisses de visages laissant la part belle aux attitudes des corps. Les paysages sont profonds, parfois angoissants par leurs grandeurs, et invitent tout au long du récit à une forme d’aventure. En cela, ils répondent parfaitement à l’esprit de ce jeune garçon. En ressassant une phrase de Bob Dylan, il rêve d’un nouveau départ pour son père, une nouvelle route. Pierre porte en lui les graines d’un Jack Kerouac (je parle du héros, je ne sais pas pour l’auteur ^^). Un esprit libre dans un corps d’enfant. Et puis, il y a cette bouffée d’oxygène avec cette petite fille, Loula. Une rencontre qui est le fruit du commerce pas très glorieux qu’entretiennent les deux paternels. Un peu de légèreté dans ce monde de brutes, un peu d’innocence, une clé cachée de cette histoire. Grâce à cela, Belle gueule de bois évite une certaine forme de pathos. Cette histoire cultive le « malgré tout ». Malgré l’alcoolisme, l’abandon, la tristesse... L'espoir, utopique peut-être, est bien présent, planqué mais bien réel. Alors bien sûr, tout n’est pas parfait. Quelques éléments restent à travailler. Je pense en particulier au côté un peu trop soutenu du vocabulaire de Pierre qui s’exprime parfois comme un académicien et non comme un cancre du collège rêvant de montagne et de liberté. Le style mériterait parfois un peu plus de légèreté. Mais, Belle Gueule de bois reste une histoire à polir afin d'en tirer encore plus de force. Pour conclure, tout simplement une très belle découverte. Cette histoire repose sur les décalages entre réalité et fiction, entre bonheur et malheur, entre complexité et simplicité du rapport aux autres. On s'attache à ce personnage, il dégage une certaine liberté qu'on pourrait lui envier. J’espère que, comme moi, vous aurez l’occasion de lire cette histoire grâce au bon travail d'un éditeur. Je remercie Pierre pour sa confiance. Et je vous invite à lire la chronique de Mo', nous avons joué le jeu d'une double chronique sans savoir ce que l'autre écrirait. J'espère que nous sommes à peu près d'accord !

Chronique | Lorsque nous vivions ensemble (Kamimura)

Cette chronique n'est pas une première main, j'entends par là qu'elle a déjà été publié sur le très bon site Culturopoing.com. Je voulais la rapatrier ici histoire de... Bref, c'est un peu comme acheter un livre qu'on a déjà lu, histoire de l'avoir près de soi. J'aime beaucoup cette série. Du coup, ça m'a permis de prendre quelques jours de congés après la merveilleuse discussion dans les commentaires de Morphine. Au passage, les commentaires ne sont plus modérés. Je vous expliquerai pourquoi dans un billet futur. En attendant bonne lecture !

L'amour est une fumée faite de la vapeur des soupirs (W.Shakespeare)

Étonnamment, malgré la multiplication des prix et le travail de parutions/traductions de certains éditeurs français, le manga traîne encore cette réputation de sous-BD industrielle, sans saveur ni grande qualité artistique, incapable de renouveler les codes instaurés par Osamu Tezuka. Comme si la BD européenne, je ne parle même pas de l’américaine, n’avait pas elle-même son lot de pseudo-albums à normes établies. Heureusement, les chefs d’œuvres et les grands auteurs existent, il suffit de peu de choses pour les rencontrer.
Il ne faut parfois pas plus qu’une alchimie de messages paradoxaux pour être curieusement attiré par un livre sur les étagères d’une librairie. Un dessin de couverture joyeux, respirant un bonheur simple, aux allures presque « chabadabadesques » ; un titre intriguant, mélange de nostalgie, de regrets et de drames ; et me voici, sortant de mon dealer de bonnes histoires narrativo-séquentielles avec Lorsque nous vivions ensemble dans un sac (recyclable évidemment, mes libraires sont des gens bien). Dans les années 1970, Kyôko et Jirô vivent en couple dans un petit appartement tokyoïte. Elle est graphiste, lui est illustrateur. Tous les deux travaillent durs sans pour autant voir leurs efforts récompensés. Mais peu leur importe, ils vivent ensemble, sans tirer de plan sur l’avenir, parce qu’ils sont jeunes, parce qu’ils s’aiment. Un détail cependant, un simple détail : ils ne sont pas mariés. Si à notre époque cet état a une importance cruciale pour un nombre assez limité de personnes et de fonctionnaires du FISC, dans la société nippone des années 70, il n’en est pas ainsi. Mentant sur leur relation, se cachant aux yeux des « gens bien », ce « déshonneur » est une charge lourde à porter, pour lui, pour elle, pour eux. Il suffit de voir la conjugaison du verbe dans le titre pour comprendre l’importance de cette charge, qui forcément, pèsera de tout son poids au moment de faire des choix primordiaux.
Paru en 1972, ce gekiga, forme ouvertement opposée à la notion de manga par l’approche réaliste de ses histoires, est sans aucun doute l’une des œuvres la plus importante de Kazuo Kamimura. Surtout connu dans le monde pour le dessin de Lady Snowblood (scénarisé par le maître Kazuo Koike) manga qui aurait inspiré Kill Bill, mais aussi en France pour la magnifique fresque féministe Le Fleuve Shinano (éd. Asuka), c’est avec cette œuvre monumentale (près de 1600 pages en 3 volumes !) chroniquant une jeunesse nipponne à la fois torturée et magnifique que Kamimura entre dans la sphère des auteurs incontournables.Cependant, ce dernier ne reste pas prisonnier de ses héros principaux. La richesse de cette œuvre provient également de la galerie de personnages secondaires, du petit voisin au patron, du médecin à la folle, du collègue « intéressé » aux parents manipulateurs. Par les yeux de ses deux protagonistes, Kamimura dresse un portrait cruel, violent, sexuel aussi, parfois morbide mais sans détour ni facilité d’une société japonaise dénuée de compassion. Kamimura n’épargne rien, ni à ses lecteurs, ni à ses personnages. En substance, son message à la jeunesse de son époque est peu optimiste mais assez clair : Kyoko et Jirô, tels des Roméo et Juliette, séparés par une société où ni la jeunesse ni la modernité ne peuvent l’emporter sur les traditions, n’ont qu’à se battre avec leurs propres démons pour assumer leur liberté. Quitte bien entendu à se perdre en chemin.Si la galerie de personnages disparaît peu à peu avec la montée en puissance de l’intrigue, atteignant son paroxysme avec un deuxième volume absolument remarquable, l’histoire gagne en introspection, le dessin se fait symbolique et les voix intérieures de Kyoko gagnent sur le silence de Jirô. Le combat s’intensifie quand les solutions se réduisent.
Graphiquement, le dessin de Kamimura est de ces dessins dont la simplicité cache l’absolue maîtrise. De ces dessins dont un seul trait peut être plus évocateurs que mille pages noircies. Un dessin faisant de Lorsque nous vivions ensemble un de ces livres qui frappent, choquent, marquent. De ces livres qui n’ont pas peur d’aller au bout d’eux-même. Pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. A lire : la chronique de Choco et l'excellente analyse du site Littérature Graphique.
Lorsque nous vivions ensemble (3 volumes, séries terminées) Scénario et dessins : Kazuo Kamimura Editions : Kana, 2009 Collection : Sensei Public : adulte Pour les bibliothécaires : fait partie des essentiels dans une collection manga pour adultes.

Dimanche KBD : Homunculus

Quoi de mieux qu'un Mr Zombi pour vous présenter la nouvelle étape de notre mois consacré au Paranormal. Cette semaine, nous vous proposons Homunculus de Hideo Yamamoto. Pour ma part, je ne peux pas vous en parler c'est pourquoi je vous laisse découvrir une série référence du fantastique japonais. Bon dimanche à tous ! J'allais oublier, KBD possède désormais sa page Facebook ! N'hésitez pas à devenir Fan histoire de faire gonfler nos égos démesurés !

Info du jour | Sous les bulles

Est-ce que ça vous dirait de soutenir l'édition d'un documentaire sur la bande dessinée ? Proposition étrange mais bien réelle faite par la réalisatrice Maiana Bidegain sur un site consacré. Dans Sous les bulles, l'autre visage de la bande dessinée, elle veut nous montrer la partie cachée de l'iceberg. Qui se cache derrière les planches, les bulles et les piles de livres dans nos librairies ? L'envers du décor est-il aussi magique que l'on imagine ? Bref, une enquête en profondeur chez les auteurs de bande dessinée. Maiana Bidegain a choisi d'interviewer un certain nombre d'acteur de la chaîne du livre : des auteurs (Fabien Velhman, Joel Callède, Marko), des libraires et grands distributeurs, des éditeurs (Delcourt, Dargaud, Les Requins Marteaux...), des critiques (Gilles Ratier, Frédéric Vidal...) et tiens, même des lecteurs ! Bon, je ne vais pas être rancunier mais on ne trouve visiblement pas de bibliothécaires. A croire que nous ne sommes pas des acteurs de la chaîne du livre... Hum, hum...  Rendez-vous sur ce site pour apporter votre soutien.

Chronique | Kuzuryû (Shôtarô Ishinomori)

Kuzuryû est un apothicaire itinérant. Dispensant ses services aux quatre coins du Japon de l’ère Edo (1603-1868), il peut, moyennant 90 ryô, devenir un tueur à gages. Mais sous ce paradoxe se cache en réalité une quête plus complexe, celle de son passé et de son avenir…

Un maître du manga moderne

Publié à partir de 1971 dans le magazine bimensuel Big Comic, Kuzuryû fait partie des œuvres majeures de Shôtarô Ishinomori, auteur important du manga moderne. Élève puis collègue de Tezuka, il signe notamment Cyborg 009 (disponible chez Glénat) ou Hokusaï (Kana). Hors bande dessinée, il est également le créateur de San Ku kaï, la première série japonaise débile à succès comme nous les aimions (l’ancêtre de X-Or et autres Bioman). Disparu en 1998, Shôtarô Ishinomori laisse derrière lui une œuvre foisonnante dont je ne vais pas faire le détail ici. Je vous laisse découvrir.

Comme le souligne Karyn Poupée dans la postface de cette intégrale de plus de 650 planches, Kuzuryû s’inscrit dans la grande tradition japonaise du Jidaïgeki Jidaïmono pour les mangas – ou plus simplement drame historique. Véritablement ancré dans l’époque Edo qui précède l’industrialisation massive du Japon (ère Meiji), ces histoires sont pour les japonais une manière de s’inscrire dans leurs traditions et constituent un retour aux sources. N’oublions pas que cette série a été écrite seulement 25 ans seulement après la fin de la seconde guerre mondiale dans un japon qui recherche encore des repères.

Ainsi, Kuzuryû repose sur des normes très établies : précision dans le détail historique, dans les descriptions des pratiques sociales, des combats de sabre... Mais la figure héroïque demeure l'élément le plus important. A la différence du Gekiga (littéralement dessin dramatique), il ne s’agit pas ici de montrer le rapport d’un individu commun face à une société  contemporaine cruelle mais de plonger une figure héroïque dans un tourbillon de rebondissements (au sens théâtral du terme) entrainant avec lui le lecteur. En orfèvre du manga, Shôtarô Ishinomori maitrise parfaitement cette démarche.

La voie du héros

Kuzuryû, le personnage principal remplit particulièrement bien son rôle. Charismatique, il répond parfaitement à l’idée que l’on peut se faire du héros japonais. Dans un certain sens, on retrouve les traits de Zatoïchi ou de Miyamoto Musashi . Vagabond sans attache, humain recherchant l’excellence, il est à la fois guérisseur et meurtrier. Il bénéficie d’une aura de mystères et de contradictions qui s’effrite au fur et à mesure de l’avancée du livre. Comme tous les héros, il doit dépasser ses limites physiques et psychologiques pour atteindre son but. Sa quête personnelle s'en trouve renforcée. Mais cette tâche s'annonce compliquée. Kuzuryû traverse 25 chapitres plutôt longs qui permettent de se ménager du temps pour développer de vrais petites histoires. Là encore, Shôtarô Ishinomori s’inscrit dans la grande tradition du manga classique : une histoire principale qui avance par touches successives avec des chapitres relativement indépendant mais se nourrissant des précédents. Et effectivement, si chaque partie possède sa propre intrigue, toutes servent l’histoire principale par un détail, un personnage récurrent ou une avancée majeure. Résultat, ça  progresse et il difficile se sortir du tourbillon des aventures de l’apothicaire-tueur à gages. Physiquement, le poids du livre et sa longueur peuvent être dissuasifs (je l’ai lu en 2 soirs). Cependant, cette volonté constante de faire progresser l’histoire sans pour autant sacrifier à la précision de l’intrigue rend l’ensemble passionnant. L’univers est riche à la fois de sa multitude personnage mais aussi de l' imagination d'un auteur qui paraît sans cesse se renouveler. Les surprises sont donc de mises. La vie et la mort sont le lot quotidien des personnages, bons ou mauvais. Folie, mort, traitrise, perversion sont au rendez-vous et tout cela décrit parfois d'une manière très crue. Dans Kuyzuryû, il n'y a pas beaucoup d'instant de relâche. Tout est très sérieux ici, la dérision n’existe pas. Graphiquement, le temps a fait un peu son œuvre. On sent l’influence d’Osamu Tezuka avec un certain nombre de codification graphique et une composition parfois un peu désuète. Mais la série a 40 ans, ne l’oublions pas. J’ai particulièrement apprécié les adaptations du trait en fonction des besoins. Réaliste et précis en accord avec les principes du Jidaïgeku – un genre qui se veut narratif et descriptif – et plus figuratif quand il se dépouille pour se recentrer sur les pensées, les rêves ou les actions des personnages. Bref, un dessin en harmonie avec son sujet. Le signe d’une grande maîtrise de l’artiste. Kuzuryû est une œuvre intéressante et passionnante. Intéressante pour son caractère patrimonial évidemment, passionnante par la grande qualité de sa réalisation. Un univers riche créé par un auteur historique du manga moderne. Bref, à lire absolument par sa culture de bédéphile ou pour son plaisir personnel… ou les deux ! A lire : la chronique de BDGest' et celle d'Yvan
Kuzuryû (one-shot) Scénario et dessin : Shôtarô Ishinomori Editions : Kana, 2011 (18€) Collections : Sensei Public : Adulte, amateur de récit de samouraï Pour les bibliothécaires : un one-shot intéressant pour un fonds se voulant très représentatif. Pas indispensable pour les petites structures (sauf si vous avez des amateurs de manga plus anciens)

Dimanche K.BD | Courtney Crumrin (Naifeh)

Je constate avec horreur que j'ai oublié de vous présenter la synthèse KBD de la semaine dernière. Pour le mois d'août, Mo' nous a proposé de quoi nous plonger dans les eaux troubles du fantastique avec le thème Paranormal Activity. Après 73304-23-4153-6-96-8 de Thomas Ott, je vous ai concocté une synthèse de Courtney Crumrin de Ted Naifeh. Mike nous avait chroniqué cette série avec son brio habituel. Bref, de quoi passer un bon dimanche avec cette superbe série !  

Info du jour | Réfléxion(s) d’un moustique (Wayne)

Petite info du jour pour vous signaler la sortie de Réfléxion(s) d'un moustique de Wayne. Le synopsis est aussi simple que ça
Voici un trentenaire bien entamé, maniaque barbu, à moitié geek, qui déteste qu’on se mette à gauche dans l’escalator, qu’on porte son pull noué sur les épaules, les ouvertures (pas) faciles et l’équitation… En revanche il aime les mots «compte triple» au Scrabble. A travers souvenirs, anecdotes, moments de poisse et réflexions (f)utiles, découvrez les pastilles dans l’autobiographie romancée d’un simple moustique à l’échelle de l’univers
Wayne est un auteur qu'on aime bien sur IDDBD. Rédacteur en chef du RAV Mag, il sème aussi ses billes dans Psychopat ou Zoo. Nous l'avons découvert avec Foetus & Foetus, une série de strips aussi tordue que tordante. A noter que ce livre est une auto-édition. A l'image de David De Thuin, nous on aime bien les auteurs qui prennent des risques en faisant plaisir à leur public. Donc pour acquérir Réfléxion(s) d'un moustique , je vous  invite à prendre les renseignements ici.  

Chronique | Les derniers jours de Stefan Zweig (Seksik & Sorel)

1941, Stefan Zweig a 59 ans. Après plusieurs années d’exil qui l’ont conduit de Londres à New York, il rejoint le Brésil en compagnie de sa jeune femme Lotte. Mais alors qu’il pense trouver un peu de paix dans ce lieu paradisiaque, ses propres démons le rattrapent. Comme une évidence, cette bande dessinée est un drame. Je le précise pour ceux qui auraient une mince lueur d’espoir et qui ne connaîtrait pas – et nous sommes nombreux dans ce cas – la biographie d’un des plus grands romanciers du 20e siècle. Personnage complexe et torturé, témoin visionnaire des événements d’une époque meurtrie par la montée des fascismes en Europe. Dès 1934, il quitte l’Autriche pour une fuite sans retour jusqu’à ces 6 derniers mois dont nous sommes les témoins durant les 88 planches de cet album. Adaptée du roman éponyme de Laurent Seksik – qui signe également le scénario de la bande dessinée – cette histoire raconte bien plus que les ultimes instants de la vie du célèbre auteur. Elle est la chronique d’un désenchantement d’un homme fatigué et angoissé face au monde, face à l’histoire, face aux souvenirs d’une vie perdue 8 ans plus tôt. Nous sommes loin du mythe. Mais ce personnage n’est pas seul, il est accompagné par une jeune et belle femme, Lotte, son épouse et secrétaire particulière. Tout au long de ce récit, le lecteur observe le rapport entre ces deux personnages. Elle, jeune, solaire, sociable mais malade d’un asthme sévère; lui, sexagènaire, lunaire, solitaire, écrivain au sommet de la reconnaissance mais empreint d’un spleen inguérissable. Le moteur du récit est à la fois, dans la complexité de leur relation mais aussi dans ce rapport de force inconscient qu’ils entretiennent entre eux et les autres. Rapport complexe et plutôt bien rendu. Mais je trouve pourtant qu’il manque un certaine fluidité dans le récit. J’ai parfois eu l’impression de franchir abruptement des étapes psychologiques par pallier. On voit diverses scènes étalées sur plusieurs mois, des moments précis que l’on sent primordiaux dans l’évolution du personnage. Mais cette construction rend le récit bizarre, fait de multiples ruptures successives. Il serait presque facile de diviser ce récit en chapitre comme on peut le faire dans un DVD par exemple. Nous sommes ici, je pense, dans la limite du genre biographique en bande dessinée. Le temps de ce média, forcément plus rapide car plus dense qu’un roman demande beaucoup de subtilité pour ne pas donner l’effet d’une suite de passages obligés afin de respecter la chronologie. Visiblement, l’écriture d’un roman et d’une bande dessinée n’est pas le même travail. Je n’ai malheureusement pas lu le roman original paru en 2010. Mais j’imagine que ces étapes sont moins visibles. Ce qui m’amène à une réflexion d’ordre plus professionnelle. Même si ce point de vue peut s’appliquer à tous types de lecteurs. Comme souvent avec les bandes dessinées contenant le nom d’un homme de lettres dans son titre, cet album s’adresse à un certain type de public que je qualifierai gentiment de « lettrés ». Les multiples références aux œuvres de l’auteur en sont une preuve, une bonne connaissance (ou une lecture attentive de la biographie de l’auteur sur des encyclopédies) sont nécessaires pour apprécier à sa juste valeur une œuvre qui semble vouloir être pour les gens qui en ont (de la culture légitime). Je n’ai rien contre ces personnes, rassurez-vous. "Y’en a des biens comme le chante avec beaucoup de finesse" Didier Super. J’en côtoie moi-même avec beaucoup de bonheur tous les jours. C’est plutôt la démarche qui me dérange et parfois le manque de recul du bibliothécaire face à tel ou tel titres de ce genre. Disons que cette volonté d’adapter les réussites littéraires en bande dessinée trouve parfois ses limites et que nous ne faisons pas toujours attention, emportés par l’espoir que ce titre touchera un public différent, plus légitime, des lecteurs de romans quoi ! Entre nous, je serais prêt à parier que de nombreux acquéreurs de BD en bibliothèque, n’ont pas mis 15 secondes à décider d’acheter ce titre. Ne me dites pas que j’ai tort, je vous vois froncer le nez devant votre écran. Je comprends leur point de vue, j’ai moi-même acheté des albums sous un estampillage « culture légitime ». Mais posons-nous la question quelques instants : aurions-nous acheté cet album si le nom de Proust, Zweig, Poe ou Balzac n’était pas imprimé sur la couverture ? La bande dessinée, en tant qu’art à part entière, a-t-elle besoin de ça ? N’a-t-elle pas ses propres classiques que nous devrions promouvoir ? Malgré mes critiques, Les Derniers jours de Stefan Zweig est un album de qualité – il est d’ailleurs sélectionné parmi les livres de l’été de l’ACBD - mais qu’en est-il des nombreuses pseudo-adaptations de grands auteurs malheureusement disponibles dans nos bacs ? J’ai bien une réponse mais je sens que vous voyez où je veux en venir… Ne pas acheter une BD originale de qualité pour réserver une place à l’adaptation douteuse d’un roman à succès sous prétexte « qu’il va sortir » est discutable. Voilà pour la partie "je chipote". Pour reprendre cette chronique : côté dessin, Guillaume Sorel livre un one-shot d’une très grande qualité. A l’image d’Algernoon Woodcock (avec Mathieu Gallié au scénario), son graphisme est à la fois réaliste et teinté d’un certain décalage. Cette impression provient sans doute de sa couleur dont les teintes semblent toujours recouvertes d’un filtre marron-gris-noir. Du coup, les beaux paysages de Rio peuvent apparaître inquiétants ou du moins, oppressants. J’admire beaucoup les choix souvent pertinents, en particulier les magnifiques pleines pages qui ponctuent le récit et cassent le rythme qui aurait pu être un peu pantouflard. Oui, je ne suis pas à un paradoxe prêt. J’admire les ruptures dans le dessin mais pas dans le scénario… Pour conclure, Les derniers jours de Stefan Zweig est une œuvre efficace et réussie. Je ne trouve cependant pas l’adaptation du roman original très en adéquation avec le format bande dessinée. Les nuances sont peu subtiles, le scénariste manque d’espace et nous contraint aux seuls scènes marquantes sans beaucoup de transition. En revanche, j’ai apprécié le graphisme de Guillaume Sorel, toujours aussi efficace. Reste que cet album est l'archétype d'œuvres pour amateurs de biopics littéraires truffés de références. Il laissera les autres plus dubitatif. J’en fais partie. A lire : la chronique plus enthousiaste de Jacques Viel du blog Un amour de BD A voir : les premières pages sur BD'Gest
Les derniers jours de Stefan Zweig (one-shot) d'après le roman de Laurent Seksik Scénario : Laurent Seksik Dessins : Guillaume Sorel Editions : Casterman, 2012 Public : Adulte, lettrés... Pour les bibliothécaires : encore une adaptation littéraire... Réussie certes mais avec les limites de son genre.