Chronique | Le silence de nos amis (Powell, Long & Demonakos)

En 1966, Jack quitte San Antonio pour Houston avec sa famille pour devenir reporter cameraman pour une télévision locale. C’est ainsi qu’il rencontre Larry, jeune professeur et créateur de The Voice of Hope (La voix de l’espoir). Jack est blanc, Larry est noir… Dans cet état du Sud, cette frontière paraît infranchissable… Basé sur les souvenirs d’enfance de Mark Long, Le Silence de nos amis est un témoignage rare sur les luttes contre la ségrégation raciale dans les États-Unis des années 60. Rare car écrit du point de vue d’un homme blanc, témoin privilégié en tant que journaliste d’une époque violente et torturée. Pour le dessin, Mark Long et Jim Demonakos, co-scénariste, ont eu la bonne idée de faire appel à Nate Powell, l’auteur du magnifique et controversé (cf la synthèse KBD) Swallow me whole. En effet, ce dernier possède un trait réaliste capable de rendre un aspect documentaire à ce récit inspiré de faits réels. Cependant, Nate Powell n’est pas le genre de dessinateur à se contenter d’une simple illustration. Cet album porte les qualités que l’on trouvait déjà dans son album précédent. D’un même élan, cet auteur déjà récompensé par un Eisner Award peut nous offrir en quelques pages des moments de violences ou des instants simples de vie de famille en adaptant sa composition. Il alterne le rythme, s’inspire de Will Eisner en explosant les cases, dessine au simple crayon de papier au milieu d’un page encrée. Et surtout, il est capable de créerde splendides pages pleines plus expressives que de longs discours. Évidemment, le choix du noir et blanc pour raconter cette histoire parait logique. Là encore, il utilise son dessin comme un élément narratif. En alternant fonds noir et blanc pour ses pages, il donne une espèce d’équilibre entre ces deux contrastes. On peut croire au hasard... Côté scénario, Mark Long et Jim Demonakos sont restés d’une grande sobriété. Montrant sans équivoque les doutes envahissant Jack et la difficulté à aller contre l’ordre établi. Dans ces années-là, inviter un noir chez soi est impensable... Pourtant, Jack le fait. Ainsi, ce personnage devient une sorte de héros du quotidien. A travers le portrait d’un homme, de sa famille, de son entourage social et professionnel, les deux scénaristes montrent la grande histoire de la lutte raciale. Un vrai documentaire romancé. Et c’est un peu le défaut de cette histoire qui souffre pour moi d’un manque de côté épique et surtout d’un comparaison peu flatteuse avec l’un des plus beaux romans graphiques écrit sur le sujet des luttes pour la tolérance : Un monde de différence d’Howard Cruse (notre très ancienne "chronique" ici). Contrairement à ce pur chef d’œuvre, Le Silence de nos amis reste avant tout un récit autobiographique. Les personnages sont peu nombreux et souvent enfermés dans un rôle. Évidemment, ils mettent en avant le caractère exceptionnel de Jack. Mais nous restons beaucoup dans la description qui – même si elle est très précise – rend difficile l’identification au personnage. Les tentatives d’humanisation, en particulier avec le personnage de Julie, la petite sœur aveugle, tombent un peu à plat. On ne fait pas forcément le lien entre le récit principal et ces éléments. Pour ce type de récit historico-social c’est tout de même gênant et surtout frustrant. Finalement, le lecteur observe ce monde d’un peu loin : il voit les blancs bourreaux et les noirs victimes, se dit aussi que ça manque parfois un peu de nuance de gris, celles vues dans ce si beau dessin. Mais après tout, il est difficile pour moi de juger, français blanc du 21e siècle. J’aurais toutefois aimé entrer dans la tête de Jack. Au bout du compte, cette lecture, contrairement à Un monde de différence qui restera longtemps dans ma mémoire, ne m’a pas marqué. J’ai même dû relire quelques passages afin de rédiger cette chronique. Je le répète, mais c'est assez frustrant car c'est un sujet véritablement passionnant. Mais finalement, il ne nous apporte pas grand chose de plus. Le Silence de nos amis, titre tiré d’une très belle phrase de Martin Luther King, est une œuvre qui aurait pu, qui aurait dû, être une œuvre coup de poing. Finalement, son aspect descriptif laisse le lecteur loin des préoccupations de ses personnages. Heureusement, le dessin de Nate Powell est encore une réussite. Avec un sujet aussi porteur que la lutte contre la ségrégation raciale, il était important de réaliser une œuvre pleine. Dommage. A lire : les chroniques de BD Gest', de Sceneario, du blog Les Salauds et les lâches et celui, plus mitigé (ouf ! je ne suis pas le seul) de Cachou
Le silence de nos amis (one-shot) Scénario : Jim Demonakos & Mark Long Dessins : Nate Powell Edtions : Casterman, 2012 Collection : Écritures Public : Adulte Pour les bibliothécaires : Sur le même sujet, je préfère de loin Un monde de différence. Mais peu apporter sa pierre à un fonds.
 

Dimanche KBD : L’aigle sans orteils

Miracle de la technologie, je ne suis pas là mais IDDBD vous présente tout de même le dernier album du mois consacré au sport. Le Tour de France se termine avec la première victoire d'un britannique (oh my god !) il fallait donc marquer l'évènement avec L'aigle sans orteil de Lax. Un album sur l'histoire de la grande boucle. Allez, je laisse Lunch vous faire la synthèse. Pendant ce temps, je grimpe également des sommets, mais à pied ! Le vélo c'est trop dur pour les gros ! Bonne vacances à tous !

Focus sur Thomas Ott

Extrait de Cinema Panocticum (L'Association) Comme je vous l’avais dit lors de la première mini-chronique, cette rubrique me permet de parler plus légèrement de sujet, de livres ou de séries qui m’interpellent. Aujourd’hui, je me lance dans un petit focus sur un auteur : Thomas Ott, auteur suisse né en 1966. En France, ses premiers livres sont distribués par Edition moderne, un éditeur suisse de BD germanophones. Mais alors pourquoi sont-ils distribués en France ? Simplement parce que Tales of Error (1989), Greetings from Helville (1994) et Dead End (1996) sont des œuvres muettes. Ces trois livres sont republiés rapidement par Delcourt en 1997 sous le titre Exit. Dès 1995, Thomas Ott entre dans le giron de l’Association où il participe à la revue Lapin et publie deux titres dans la collection Patte de Mouche (1996). Mais c’est avec Cinema Panopticum (2005) et 73304-23-4153-6-96-8 (2008), toujours chez L’Association, que le petit monde de la bande dessinée française découvre véritablement cet auteur. Quand un lecteur ouvre un livre de Thomas Ott, il sait dès la première page que son voyage ne sera pas de tout repos. Marqué par un graphisme très sombre lié à son utilisation de la technique de la carte à gratter – qui permet de laisser le noir dominer l’image -  ses œuvres sont à la fois oppressantes et fascinantes. Les livres de Thomas Ott sont comme les films expressionnistes allemands des années 20, 30 ou 40 : ils dérangent mais donnent envie de connaître les dénouements. Quand j’ai découvert cet auteur en 2008 à la sortie de 73304-23-4153-6-96-8, j’ai immédiatement fait un rapprochement avec des réalisateurs comme Fritz Lang ou Friedrich Murnau. Par contraste, son trait réaliste donne un peu plus de vérité à ses sujets fantastiques ou surréalistes Jouant sur les visages et les expressions, il mène son lecteur vers les fonds insondables de l’esprit humain, terrifiant la plupart du temps, funestes pour ses personnages. Bref, Thomas Ott ne montre pas forcément notre meilleur côté. Mais que ce soit en format court (Exit) ou long (73304-23-4153-6-96-8), il sait construire une histoire et fouiller la psychologie de ses personnages. Évidemment, je ne conseillerai pas cet auteur à n'importe qui. Pour moi, il exige une certaine habitude du média BD. Il s'agit ici de décrypter les images, de lire au delà des centaines qui composent une simple case. Bref, Thomas Ott n’est pas un auteur grand public. Mais son utilisation d’une technique de dessin, assez proche de la gravure, lui permet de produire des œuvres originales. Une découverte essentielle pour les amateurs du 9e art. A noter que 73304-23-4153-6-96-8 fera bientôt l'objet d'une synthèse KBD. Vous pouvez déjà retrouver les avis de Mo', Champi et très bientôt notre ami Zorg (qui est plus en retard que moi).        

Le temps des siestes (Beaulieu)

Une mèche brune tombe sur ses yeux. Elle nous regarde, belle et troublante. Vêtue d’un manteau d’hiver, son silence nous parle. Elle semble avoir des choses à raconter, des secrets à révéler. Cette pin-up sage résume assez bien l’esprit du Temps des Siestes, recueil de dessins de Jimmy Beaulieu. Directement issus des nombreux carnets de l’auteur, ces dessins sont une parade de jeunes femmes dénudées. Elles sont belles et coquines ces femmes aux rondeurs non photoshopés ! En positions suggestives bien souvent entre femmes ou dans des attitudes du quotidien, ces jolies créatures de papier possèdent un grand pouvoir érotique.  Car ici, la présence de l'homme est rare. Comme un message de la part de ce dessinateur : beauté est un mot féminin. Ce recueil constitue un vrai voyage graphique dans l’univers de Jimmy Beaulieu. En variant ses techniques, ses cadrages ou ses sujets – ces femmes sont rarement identiques -, ils démontrent toutes ses qualités de dessinateur. Exercice de style, le recueil d’illustration permet de découvrir les auteurs de bandes dessinées sans le poids, parfois lourd, de l’histoire. Quoi que... Seules des légendes viennent troubler le silence des illustrations. Constituées de quelques mots, parfois de simples phrases ou de textes plus longs, elles entrent en écho avec les portraits de ses femmes et forment finalement une sorte de récit, un lien inconscient entre le lecteur et l'artiste, une pérégrination anodine ou le plaisir est d’apprécier le dessin pour lui-même. Un petit bonheur de fin gourmet ouvert à toutes les interprétations. Comme il l’explique lui-même dans son introduction, Jimmy Beaulieu voit dans ses carnets l’essence même de son travail d’artiste. Ses albums deviennent des éléments connexes. En relisant Le temps des siestes et Comédie sentimentale pornographique, on sent que ces deux livres se répondent. Quand le personnage principal de Comédie Sentimentale pornographique évoque ses carnets de dessins, il apparaît même un lien extrêmement troublant. Avec le Temps des siestes, Jimmy Beaulieu nous offre une œuvre simple et riche où désir et érotisme sont les maîtres-mots. On retrouve surtout le plaisir de l’évocation de la sensualité loin des clichés de la pornographie. Un très joli livre. Je remercie les impressions nouvelles pour ce partenariat. A découvrir : la fiche album sur le site des Impressions nouvelles (ou vous pourrez lire les premières pages) A lire : la chronique de Mo' (qui a toujours un temps d'avance sur moi en ce moment ^^ )
Le temps des siestes Textes et dessins : Jimmy Beaulieu Éditions : Les Impressions nouvelles, 2012 (17,50€) Public : Adulte Pour les bibliothécaires : un très beau recueil de dessins. Genre pas assez représenté dans nos collections à mon goût.

Dimanche KBD : Le Sommet des dieux

La semaine dernière, nous vous proposions un retour en arrière avec Le Sommet des dieux, l'un des classiques de Jirô Taniguchi. Et bien, dans le cadre de son mois consacré au sport, Oliv' nous a rédigé une petite synthèse histoire d'en remettre une couche. Donc c'est parti pour la redécouverte de cette série majuscule. Pour relire notre chronique c'est ici. Bon dimanche !  

Info du jour | Le retour d’une idée bizarre

Rappelez-vous il y a un an, je vous parlais d'Une Idée bizarre. Cet éditeur associatif a pour but d'éditer ou de rééditer des livres rares ou des suites de séries arrêtées. Mais attention, pas de n'importe quelle manière ! En effet, ils nous sortent le grand jeu en nous concoctons des mini-tirages de luxe. Entre nous, avec la surproduction ambiante, il risque d'avoir bientôt beaucoup de travail. L'an passé, Une idée bizarre avaient édité Ombres et Lumières tome 2 de Régis Parenteau-Denoël initialement publié chez Glénat dans la collection Vécu. Cette année, il lance une souscription pour La crypte rouge de Jack Chaboud et Jacques Armand. Je vous laisse découvrir cet album sur leur site. Nous leur souhaitons bon courage et saluons encore une fois cette démarche de biblio-bédéphiles convaincus ! Retrouvez également leur blog.

Chronique | Supplément d’âme (Kokor)

Il est anonyme dans la masse, petit homme rondouillard, chapeau mou et petite valise, marchant dans les rues de Dublin. A première vue, on ne dirait pas qu’il vient de trouver une solution aux problèmes de ce monde. Un hasard, un message sur internet, une chaîne universelle qui grandit, des oiseaux sculptés qui envahissent les édifices, la girafe Sophie et surtout cette question qui résonne partout : qui a sauvé le monde ?

Les belles âmes

Supplément d’âme, dernier né du talentueux Kokor, auteur pour lequel nous ne cachons pas notre admiration, est une œuvre chorale. On commence par entendre la voix de notre héros anonyme, narrateur de cette histoire. Puis s’ajoute celle de Willie, une jolie artiste irlandaise et enfin, arrive Camille Desmoulins, un français venu travailler dans une grande firme internationale, divorcé. Trois voix – et voies - qui semblent bien distinctes au départ. Rien ne semble les lier. Et pourtant, comme à son habitude, Kokor joue avec son scénario et son lecteur dans des pistes qui se croisent, où les éléments s’additionnent et s’enrichissent pour constituer au final une seule histoire. Supplément d’âme est un album construit comme cette fameuse solution pour sauver le monde. C’est une histoire multiple devenant unique, une cacophonie scénaristique se transformant par la magie de la bande dessinée en une fable humaniste. Cet album est une auberge espagnole... et irlandaise. Il s’agit peut-être de sa plus grande faiblesse. C’est le pendant de la grande liberté de ton de Kokor. Plus que d’autres, il travaille souvent sur la corde d’une réalité contrariée, différente, jouant sur les interprétations. Evidemment, le lecteur apporte sa propre besace émotionnelle et Supplément d’âme aura des ressenties très différents selon le lecteur. Ainsi, de mon point de vue, cette histoire résonne d’une façon particulière mais certains d’entre vous resteront à la porte. Trop de symboliques, peu d’explications et un univers qui, par la force de choses, dérangera les plus cartésiens d’entre nous.

Insoutenable légèreté

Mais assurément, Kokor ne peut renier cet album. Il porte sa marque. On retrouve les éléments qui ont fait de Balade Balade ou des Voyages du Docteur Gulliver des albums à part dans le paysage de la BD. Cet auteur distribue de la légèreté avec délice. Et même dans les instants difficiles, il y a un éclat dans les yeux des personnages, une parole, une situation permettant de voir le bon côté de la vie. Quand les êtres courent après le temps, la solitude ou l’abandon permettent de réfléchir sur soi-même, de prendre ce temps qui manque, de penser au détail. Car dans cet univers, le moindre élément peut prendre une grande importance. Je ne dévoilerai rien de l'intrigue mais notre personnage solitaire est finalement bien entouré. Et je ne parle même pas de Willie et Camille Dans cet esprit, Kokor écrit une histoire où l’insouciance traverse constamment les planches. Alternant moments de silences contemplatifs, dialogues surréalistes et réflexions sur notre rapport aux autres, Supplément d’âme en devient une sorte de fable universelle qui la rapproche un peu des œuvres de poètes comme Prévert, Tati ou Sempé. Si l’histoire se passe à Dublin, elle aurait pu se dérouler au Havre, Copenhague, Kyoto ou Johannesburg. Peu importe le lieu car la mise en scène, le côté clownesque des personnages, leur regard amusé sur les événements, le rire, l’esprit, tout est là pour raconter cette belle histoire. Nous n’avons plus qu’à nous laisser porter par un graphisme somptueux. J’ai lu beaucoup d’album de cet auteur et pourtant, j’ai été particulièrement surpris par ses planches. Non seulement, il livre un travail technique varié (classique, figuratifs, croquis) mais il multiplie les lieux (mer, ville, atelier, gratte-ciel, bureau, rue…) tout en créant des atmosphères très disparates par son travail sur la couleur. Depuis Les Voyages du Dr Gulliver, je reste particulièrement amateur de ses bleus. Et justement cette couleur, c’est le ciel et la mer, la liberté, le rêve… Assis face à l'océan, le personnage principal se noie dans l'azur en devenant homme-oiseau (selon Willie) ou homme-poisson (selon Camille) et nous emporte tous, lecteurs et personnages, avec lui. En finissant cette chronique, je jette un œil aux paragraphes précédents. Encore une fois, je me laisse emporter par l’enthousiasme... mais quel bel album ! Kokor aime les fables humanistes, aime nous faire voyager dans son univers où même les choses graves ne le sont pas vraiment. Émouvant cet album est une grande réussite. Graphiquement, on joue ici dans la cour des très grands. En espérant que grâce à cette œuvre, Kokor son auteur gagne enfin la reconnaissance publique qu’il mérite depuis longtemps. En tout cas, on vous recommande ce Supplément d'âme ! A lire : la chronique de Mo' et celle de Paka A voir : la fiche album sur le site de Futuropolis
Supplément d'âme (one-shot) Scénario et dessins : Alain Kokor Éditions : Futuropolis, 2012 (19€) Public : Ado-adulte Pour les bibliothécaires : L'une de ses oeuvres les plus accessibles. Digne d'une bonne bédéthèque !

Dimanche KBD : L’âme du Kyudo (Hirata)

Toujours dans notre thème consacré au sport et au dépassement de soi, voici L'âme du Kyudo d'Hiroshi Hirata, l'un des grands manitous du Gekiga. L'âme du Kyudo est une vraie passerelle entre le manga de sport et le récit de samouraï. Une histoire un peu folle de lutte entre les clans partie d'un simple pari. Très japonais dirait-on dans nos contrées. En attendant, découvrez la synthèse rédigée par Choco. Vous pouvez également relire notre chronique ici. Bon dimanche.  

Info du jour : Kokor en dédicace

Et oui c'est aujourd'hui ! Vous qui lisez IDDBD depuis des lustres, vous qui suivez nos avis les yeux fermés même dans la noirceur la plus profonde d'un magasin de bibliothèque vers 23h le lundi soir, vous qui aimez nos points de vue totalement subjectifs et nos auteurs fétiches alors soyez heureux : Kokor est en dédicace aujourd'hui pour son nouvel album Un supplément d'âme à la librairie BDLib à Évreux à partir de 15h. Alors, en attendant la chronique d'IDDBD consacré à cette belle histoire, rencontrez cet auteur très sympathique (et qui fait de sacrées dédicaces !). Et tiens, pensez à lire la chronique de Mo' aussi ! A tout à l'heure !

Chronique | Le Sommet des dieux (Taniguchi & Baku)

Dans une petite boutique népalaise, Fukamachi tombe sur un appareil photo qui pourrait bien être celui de George Mallory, le célèbre alpiniste qui fut le premier à essayer de vaincre l'Everest. Mallory disparût avec Andrew Irvine, lors de cette ascension en 1924, sans que l'on puisse savoir s'ils sont parvenus au sommet. Et si c'était seulement lors du chemin du retour qu'ils avaient eu cet accident fatal? (synospis BD Gest’)

Retour aux origines

Séquence nostalgie. Le sommet des dieux fut l’une de mes premières lectures de manga. C’est dire si ça commence un peu à dater ! A l’époque, les bibliothécaires se demandaient encore si ces drôles de BD, écrites à l’envers, avaient leur place dans leurs rayonnages. Où devaient-on poser ces fichus code-barres d’ailleurs ! Nous avions perdu nos repères, c’était terrible ! Oh, ça va, on ne se moque pas, hein ! C’est facile avec le recul. Mais heureusement, Jirô Taniguchi était là pour nous rassurer. Le sommet des dieux avait tout pour apaiser les défenseurs de la BD franco-belge que nous étions. Un trait plus proche de nos habitudes et loin de nos idées reçues : pas de petites culottes volantes ni de violences gratuites, aucuns grands yeux ni personnages stéréotypés... Heureusement avec de la curiosité et du temps, nous avons appris à apprécier la bd asiatique dans toutes ses qualités. Je remercie mes petits camarades de KBD pour cette occasion de me replonger dans cette série. Pour la petite histoire, Le Sommet des dieux est d’abord un plaisir personnel de Jirô Taniguchi. En effet, ce dernier rêvait d’adapter en manga le roman éponyme de Yumemakura Baku, véritable best-seller au Japon. Ce récit à tout pour plaire : quête identitaire du héros, mystères historiques, figure héroïque - voire mystique - en quête d’absolu et enfin, ce rapport, très japonais, entre l’homme et la nature.

Au-delà du sommet

Encore fallait-il que Taniguchi réussisse son adaptation ! A l’époque, avec la morgue du débutant pensant tout connaître parce qu’il a lu 3 mangas (dont le fantastique Quartier Lointain), je doutais de sa capacité à traiter un récit de sport à cause de son graphisme et de sa façon très personnelle de raconter ses histoires. Mais si Le Sommet des dieux parle d’alpinisme, il raconte surtout, à travers les souvenirs de Fukumaru, l’histoire et la quête de Habu, espèce de génie (des alpages) associable et attachant. D’ailleurs, avec le recul, si l’alpinisme avait été l’unique sujet, je n’aurais sans doute pas été au bout des 5 longs tomes. Mais voilà, qui d’autre que Taniguchi pouvait raconter avec une telle maîtrise cette espèce d’aventure intérieure, cette absolue nécessité d’aller plus haut – au sens propre comme au figuré – de se dépasser ? Doué pour décrire les émotions de ses personnages, j’ai découvert avec Le Sommet des dieux un auteur capable de dessiner les grands espaces, les vides profonds et les horizons lointains avec une qualité remarquable. Il se place ainsi dans la lignée des artistes japonais qui ont fait de l’utilisation de l’espace une marque de fabrique. De plus, par un souci extrême du détail, il évite non seulement l’écueil de la lourdeur d’une partie non négligeable des dessinateurs réalistes franco-belges mais surtout nous emmène dans les plus grands massifs du monde tant en montrant l’homme dans toute sa petitesse face à la montagne. Mais ce manga n’est pas uniquement une suite de vastes planches de paysages montagneux, il est aussi un manga d’action. Habu, Fukumura et tous les autres subissent les joies et les peurs de l’alpinisme : chutes, avalanches et j’en passe pour ne rien dévoiler. Le réalisme extrême rend très fort les instants de tension et Le Sommet des dieux promet son lot de rebondissements. Là encore, le dessin s’adapte. Taniguchi change son rythme en rétrécissant les cases ou en ajoutant des gros plans, bref en accélérant la narration. Résultat, l’histoire ne souffre pas de grands ralentissements et les non-initiés (comme moi) trouveront un vrai plaisir à suivre les aventures de ces alpinistes. Pour les pro-montagnes, c’est le plaisir absolu ! Avec Le Sommet des dieux, Jirô Taniguchi a réussi le pari d’adapter un roman à succès japonais. Prouvant sa très grande technique, il offre au public une œuvre à la fois dynamique et profonde, tenant en haleine sur plusieurs centaines de planches. L’une des œuvres majeures de l’un des auteurs « passerelles » entre les sphères asiatiques et européennes. A lire absolument.
Le Sommet des dieux (5 volumes, série terminée) d'après le roman de Yumemakura Baku adaptations et dessins de Jirô Taniguchi Éditions : Kana, 2004 Public : Ado-adulte Pour les bibliothécaires : Incontournable dans la bibliographie de Jirô Taniguchi.