Dimanche KBD | Fell (Ellis & Templesmith)

Voici le temps de quitter la ville... elle est devenu trop petite pour l'équipe nombreuse de KBD. Pour terminer ce mois consacré à la jungle urbaine nous finissons avec le terrrrrrible Fell de Warren Ellis (le papa de Transmetropolitan) et Ben Templesmith (le papa de 30 jours de nuits). Si vous connaissez ces deux titres et pas encore Fell, alors c'est le moment de se jeter dessus. Si vous ne connaissez rien de tout cela, et bien c'est pareil ! De quoi découvrir la très grande diversité de la BD américaine. Je vous invite à découvrir la synthèse rédigée par  Champi... et puis de relire la chronique d'IDDBD pendant que vous y êtes. Bonne semaine !

Chronique | Sexe, amour et déconfiture (Tarrin)

… où l’on découvre les événements érotico-amoureux (et surtout foireux) d’un lémurien et de son groupe d’amis, trentenaires et urbains évidemment… En 2008, Fabrice Tarrin connaît le succès public avec Le Journal d’un Lémurien, forme papier du Tarrinblog ouvert depuis 2006. Dans ce dernier, il se représente sous la forme de ce petit primate sympathique et puise l’inspiration dans sa vie personnelle, ses souvenirs et sa vie amoureuse (tumultueuse déjà). Pourtant, à la différence de Laurel, Margaux Mottin ou Pénélope Bagieu – j’exclus Boulet de cette liste car il dessinait déjà des séries avant bouletcorp - Fabrice Tarrin n’est pas tout à fait issu de la génération blog. En effet, en 1991, il participe à l’atelier Nawak et fonde l’atelier des Vosges. Pour celles et ceux qui ne connaîtrait pas, disons simplement que les cofondateurs s’appellent Emmanuel Guibert, Joann Sfar, Emile Bravo… En fait, c’est l’un de lieu de création mythique de la Nouvelle BD dont on a tant parlé à la fin des années 90. A l’époque, Fabrice Tarrin est jeune mais il est présent dans le petit monde de la BD. Depuis, il a travaillé avec Tronchet ou, pour une reprise de Spirou, avec Yann. Des auteurs qu’on ne peut pas vraiment classer dans la Nouvelle BD ni dans la blog génération, celle des auteurs nés avec une souris et une tablette graphique. Alors entre les deux Fabrice Tarrin ? Oui et non. Non car son travail sur cet album est véritablement marqué par la génération web : histoires courtes, dynamiques, pas ou peu de cases, composition minimaliste. Oui car on sent l’influence de ses glorieux aînés. Il est un grand fan du travail de Franquin (sur Spirou notamment). Son dessin, sans arriver au niveau de détails du maître, est très précis. Les décors, et en particulier les scènes extérieures sont particulièrement réussis. Cela lui permet de gérer ses personnages anthropomorphiques avec une réelle liberté. On y croit parce que tout n’est pas dans la caricature. Bref, l’esprit ligne claire hérité d’Hergé mais surtout de la BD belge des années 70-80 (les auteurs Dupuis surtout). Sorti du constat des influences, on passe au contenu de ce livre intitulé sobrement Sexe, Amour et déconfiture… Tout est dans le titre. Ça parle de sexe évidemment mais pas seulement. Notre héros recherche l’âme sœur, les bons et les mauvais coups… du sort. Pour raconter tout ça, il garde une formule qui marche et s’inspire de ces expériences personnelles et de celles de ses amis, d’ailleurs la première planche est un remerciement général.

Ensuite, faut-il chercher un propos plus tenu ? Pas vraiment et l'idée n’est pas là. Sexe, amour et déconfiture est totalement dépourvu de profondeur. Ici, nous sommes dans de l’humour simple et direct. C’est un choix honorable, le seul but de ce livre étant de faire rire. Malheureusement, Fabrice Tarrin n’évite pas toujours les clichés du genre et du thème : le copain dominé par sa femme, la pimbêche, celle qui refile des trucs pas clairs, la mytho, le mauvais plan internet… Bon, pas de grandes surprises… mais on sourit et le but est atteint. Honnêtement, je n’ai pas franchement éclaté de rire comme j’ai pu le faire parfois avec Boulet par exemple. Mais cet album est plaisant, se lit très vite. De là à dire qu’il est passionnant. Non, pas vraiment. Nous ne sommes pas devant un monument de l’humour. Pourtant, j’ai une pointe de regret en fermant ce livre. Malgré le sujet, nous restons dans un politiquement correct où l’autodérision ne dérangera personne. C’est gentil, parfois mignon mais jamais vraiment cruel. Et pourtant, ce sujet est propice à de belles situations ! Personnellement, les choses qui me font rire, de l’absurdité acide d’un Plageman à la poésie d’un Macanudo de Liniers en passant bien entendu par le Franquin morbide des Idées Noires ou le Franquin artiste de la blague dans Gaston, sont vraiment éloignées de cette forme d’humour. Et puis, il y a toujours ce côté agaçant du trentenaire célibataire urbain etc… A croire que cette génération d’auteurs a dû mal à sortir de ces histoires. Pour conclure, Sexe, amour et déconfiture est un album pour faire rire dans les chaumières. Même si le sujet ne s’y prête guère, nous sommes ici dans un style d’humour familial. Ça ne vous rendra pas plus intelligent, ça vous confortera dans vos idées reçues mais ça ne fait de mal à personnes. Bref, (tiens d’ailleurs ça me fait penser à la série – que j’adore d’ailleurs - de Canal) un album qui plaira aux amateurs d’humour gentil et un peu coquin. Bon, il faut aimer les animaux mais après ça ne me regarde plus… Moi ici, je parle de BDs.
Sexe, amour et déconfiture (one-shot) scénario et dessins : Fabrice Tarrin Editions : Marabulles, 2012 Public : Adultes, grands ados Pour les bibliothécaires : Dispensable à mon avis.

Dimanche KBD : Koma (Peeters & Wazem)

Avant dernier arrêt pour ce mois consacré à la ville avec Koma, la série en 6 volumes de Pierre Wazem et Frederik Peeters. Koma est un conte moderne, où une petite ramoneuse découvre les secrets de... Non, je ne vous raconte rien. Je vous invite à lire la synthèse rédigée par Yvan. Et puis, vous savez ce que je pense des travaux de Fred Peeters, pas besoin d'en rajouter ! Si le cœur vous en dit, retrouvez notre (très) vieille chronique. Le temps passe... et heureusement.

Chronique | Daytripper : au jour le jour (Moon & Ba)

Bras est un journaliste chargé d’écrire les nécrologies d’hommes et de femmes célèbres dans un quotidien de Sao Paulo. Il caresse le rêve de devenir, comme son père, un illustre écrivain. Il attend le jour où sa vie débutera vraiment… Mais quand ? A 32, 11 ou 72 ans ? L’existence est un jeu… et Bras a plusieurs vies. Daytripper est un album dont l’ambition est d’explorer la vie à travers ses possibilités. Multiples, profondes, faites de rencontres et de coups du sort, de bonheurs, d’amitiés, d’amours…  de l’apprentissage de la mort aussi. Celle des autres, et puis la sienne qui viendra tôt ou tard. A ce petit jeu, Bras, le héros de cette histoire singulière imaginée par deux frères jumeaux, a une place tout à fait particulière. En effet, dans un machiavélique jeu de contraste, Fabio Moon et Gabriel Ba ont décidé d’évoquer la mort pour parler de la vie. Bras trouve la mort à la fin de chacun des 10 chapitres que compte ce livre : 10 chapitres, 10 âges de la vie, 10 morts, 10 possibilités. Alors Bras, deviendra-t-il un politicien véreux avant d’être médecin puis écrivain. Changera-t-il de sexe, de pays, de siècle ? Non. Il n’y a qu’un seul et unique Bras. Étonnement, malgré ses morts multiples, son existence reste la même. Cela tient à deux idées simples mais géniales : l’unité des personnages secondaires et l’unité de lieu. La famille, les amis, les enfants, la ville ou les lieux de vacances ou le rapport aux autres, tout est toujours présent. A chaque nouveau chapitre, Bras est encore là, comme si ses disparitions passées ou à venir n’étaient que des morts de jeux vidéo. Vous savez comme dans les jeux de rôles où l’on sauvegarde avant d’attaquer le boss… « Et si on disait que j’étais pas mort en fait. » Je l'écrivais dans la présentation… cette vie n’est qu’un jeu. Toutefois, ça ne veut pas dire que le lecteur doit oublier ce qu’il a vu à la fin de chaque chapitre. Daytripper est un album, pas un recueil de nouvelles. Chaque mort met fin à un mini-récit mais devient une étape supplémentaire de la narration. Le récit progresse dans de nouveaux éclairages même si le lecteur ne suit pas le personnage d’une manière chronologique. La construction s’avère finalement complexe et fine, un puzzle formant un tout. Résultat, encore par jeu de contraste, le rôle des personnages secondaires donnent une réalité à ce mortel-immmortel dont les choix sont paliés par un redémarrage constant. D’ailleurs, dans un chapitre, Bras n’existe qu’à travers les yeux de ses proches. Il meurt sans qu’on puisse le voir. Au bout, chacun mettra un peu de soi dans cet album. Certains y verront peut-être une vaste fumisterie où l’effet de désordre cherche à rendre profond des réflexions de bas étage. Pour d’autres, dont je fais partie, c’est un album OVNI parlant de la vie, de l’existence à travers le rapport aux autres, de l’amitié, de l’amour, de la passion, de l’innocence ou du respect. Ce n’est pas un hasard si la préface a été signée par Cyril Pedrosa, auteur du fabuleux Portugal, et la postface de Craig Thompson, auteur des non-moins fameux Blankets et Habibi. Il y a une filiation entre ces trois auteurs, un humanisme qui rend leurs personnages quasi-universels. Comme dans l’album de Pedrosa, les deux frères font de ce personnage un faire-valoir pour ceux qui l’entourent. Son existence, ses choix, les événements de sa vie tiennent autant à lui qu’aux autres. De cette façon, l’objectif ambitieux de ces deux auteurs est atteint. Comme deux sages, ils donnent leur vision d’artiste sur la vie. Personnelle évidemment mais tellement positive. Pour conclure, cet album me rappelle la lecture de Replay de Kim Grimwood, un livre où par contraste la mort cherche à expliquer la vie. Un livre positif et puissant à l’image de Daytripper. Une œuvre à découvrir, à faire lire, à discuter. Une œuvre majeure récompensé par l’Eisner Award de l’histoire complète en 2011. En post-scriptum à cette chronique, je souhaiterais remercier mon libraire qui m’a conseillé avec enthousiasme cet album. On ne le redit pas assez, mais c’est quand même un beau métier libraire... presque aussi bien que bibliothécaire ! Allez les voir ! A voir : la preview sur BD Gest' A lire : la chronique de 1001BD.com et celle de Jérôme
Daytripper : au jour le jour (one shot) Scénario : Fabio Moon Dessins : Gabriel Ba Edition : Vertigo-Urban Comics, 2012 (22€) Collection : Vertigo Deluxe Edition Originale : Vertigo/DC Comics, 2011 Pour le public : A partir de 16 ans Pour les bibliothécaires : l'un des albums les plus enthousiasmant du printemps 2012, forcément incontournable !

Dimanche KBD : Soil

Il y a quelques semaines, nous vous présentions les premiers volumes de Soil, un polar fantastico-mystico-tordu comme savent si bien le faire les artistes japonais. KBD et Oliv', auteur de la synthèse de cette semaine, reviennent sur cette série très originale, un manga ultra-addictif comme on les aime. Bref, par ce joli dimanche du mois de mai où sortir à prendre le soleil ne vous servira à rien, je vous invite à découvrir cette nouvelle étape de ce mois consacré à la ville.

Chronique | Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) (Glidden)

Sarah Glidden, jeune américaine, entreprend un tour d'Israël dans le cadre du Taglit, un programme de visite du pays sur 10 jours organisé pour les jeunes juifs du monde entier. Pour elle, juive new-yorkaise progressiste et non-pratiquante, c'est une opération de propagande. Mais une fois arrivée, ses préjugés se confrontent à une réalité bien plus compliquée. Au bout de cette aventure, que retiendra-t-elle ? C'est au festival d'Angoulême que j'ai découvert cet album. Je passais dans la bulle - assez déplorable d'ailleurs - consacrée au manga et aux comics quand j'ai vu le stand Steinkis. Editeur qui m'était inconnu. Passant sans vraiment regarder, j'ai été attiré par un livre. La couverture avec ce titre bizarre Comme découvrir Israël en 60 jours (ou moins) et un trait me rappelant immédiatement le graphisme de Camille Jourdy (Rosalie Blum, Une araignée, des tagliatelles...). Deux raisons pour s'arrêter et feuilleter. Un achat et une dédicace plus tard, cet album format roman graphique était dans mon sac. Tout ça était au mois de janvier et je ne l'ai lu qu'hier. Pourquoi ? Peu de sujets sont aussi polémiques que le conflit israélo-palestiniens. Les points de vue sont divers et les témoignages nombreux. Chacun a son opinion et ses idéaux, chacun se fait juge devant sa télé, dans les journaux ou les conversations entre amis. Mais finalement, peu de personnes cherchent à comprendre et à savoir vraiment. Avais-je envie d'en faire parti ? Pas facile. Mais Sarah Glidden est de ceux-là. Avec son livre, elle nous entraîne dans sa démarche. Dans ce livre autobiographique, à l'origine publié en mini-comics, elle raconte simplement son expérience non pas unique - car le Taglit est une opération internationale qui touche des milliers de jeunes chaque année - mais personnelle. Très personnelle. C'est en effet ce qui ressort de cet album/voyage, cette quête de la "vérité" est une expérience à la fois humaine, spirituelle et politique. Le premier kibboutz, Masada, Tel-Aviv, Yad Vashem, le désert, un camp de bédouin en papier-maché... et Jérusalem. La liste des sites explorés est longue et les expériences nombreuses. Au milieu, en spectateur, le lecteur est confronté à la fois aux préoccupations contemporaines de son auteure-héroïne cherchant constamment le grain de sable dans le rouage du discours et aux réalités géopolitiques et historiques de cette terre particulière. La lecture est dense, longue, bavarde parfois... Mais sur une situation comme celle-ci, peut-on véritablement se passer d'explications au risque de passer à côté de beaucoup d'éléments ? Personnellement, certains aspects - notamment l'importance stratégique de la Mosquée El-Aqsad, troisième lieu saint de l'Islam construit sur l'emplacement du Temple de Salomon - furent pour moi, non pas une découverte, mais un éclaircissement nécessaire qui m'a aidé à comprendre certaines réactions fortes. Finalement, si au départ on peut envisager cette lecture comme une long récit personnel un peu linéaire, ennuyeux car trop didactique, cette impression disparaît très vite. Sarah Glidden sait comment intéresser son lecteur. Elle peut alterner impressions personnelles et réflexions universelles. Elle se met en scène non pas dans un but nombriliste mais pour saisir les contrastes, par rapport à son groupe, par rapport aux Israéliens, par rapport à elle-même. Car, dans sa démarche, elle se retrouve rapidement confrontée à ses propres contradictions. Ensuite, Sarah Glidden nous laisse seul juge de ces mots, de ces discussions. Et c'est la grande force de cet album, éviter une propagande. Il cherche à témoigner, montrer non pas LA mais UNE réalité. Compliquée évidemment, d'ailleurs les deux dernières cases de l'album sont assez révélatrices de cet état. Cet album est une véritable galerie de personnages, de lieux et d'événements passés ou présent. Mais il reste un simple récit de voyage avec ses limites. Par exemple, même si leur présence amène toujours des événements assez forts, on ne voit que très peu de non-juifs (grosso-modo, 3 ou 4). Le point de vue, même très ouvert, est donc forcément incomplet. Mais heureusement, l'auteure n'essaie jamais de le cacher, ce qui rend son récit honnête. Pour conclure, Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) est un album témoignage qui vous permettra peut-être d'éclaircir votre point de vue sur cette douloureuse question géopolitique. Elle ne vous apportera pas de réponses car il reste un simple récit de voyage avec son propre point de vue. Sarah Glidden réussit le tour de force de rendre son récit dynamique malgré la linéarité inhérente à ce genre d'histoire. Cette remise en cause permanente est rafraîchissante car elle permet de toujours chercher les bonnes questions. La réponse est... compliquée. Un bon livre à lire pour sa culture politique. A voir : la fiche-auteur sur le site de Steinkis A lire : la chronique de du9
Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins) (one-shot) Scénario et dessins : Sarah Glidden Traduction : Fanny Soubiran Edition : Steinkis, 2011 (18,50€) Edition originale : DC Comics, 2010 Public : adulte, intéressé par les récits de voyage et les questions géopolitiques Pour les bibliothécaires : un bon livre, un peu marginal mais qui mérite qu'on le mette en avant pour son message.

Dimanche KBD : TMLP (Ta mère la pute)

Ce mois-ci, KBD entame un mois consacré à la ville. Un thème qui nous a permis de varier les plaisirs et de vous faire découvrir des choses très différentes chaque semaine. Nous commençons ce mois avec Gilles Rochier et son TMLP qui a reçu le prix révélation au festival d'Angoulême 2012. Une vision d'enfance des cités qui nous a tous touché. Mais ça, vous le saurez en lisant la synthèse d'ouverture de ce mois que j'ai rédigé. Pour la chronique d'IDDBD, c'est ici. Bon dimanche, citoyens !  

Chronique | Temps mort (Gilles Rochier)

Le temps mort c'est maintenant. Le chômage se pointe comme pour tous les autres dans le quartier, copain rappeur usant ses semelles sur le bitume, joueurs de basket. Le temps mort c'est du temps, pour se reposer, pour réfléchir, pour déprimer aussi. Finalement, le temps mort c'est peut-être une occasion pour faire ce qui plaît vraiment... dessiner, faire de la BD. Pour de vrai. Au début du mois de janvier, nous avions consacré une chronique à TMLP (Ta mère la pute) de Gilles Rochier. Pour nous, son travail avait quelque chose d'indéfinissable. Un trait au premier abord maladroit mais dont la maîtrise et surtout la justesse prenait le lecteur à parti et l'emmenait là où il le voulait. Nous ne nous en cachons jamais, pas de raison de commencer aujourd'hui, Gilles Rochier fait désormais partie de nos auteurs "stars" sur IDDBD. L'objectivité de la présente chronique est donc tout à fait discutable. Mais entre nous, je m'en balance car je suis chez moi ! J'aurais pu consacrer une mini-chronique à Temps Mort, car j'ai parfois eu l'impression en la rédigeant que je redonnais encore une fois les mêmes arguments. Pourtant, cet album sonne lui aussi d'une manière particulière. Même s'il est plus ancien, il répond d'une certaine façon à son "p'tit frère". En effet, si TMLP évoque l'enfant et la jeune cité, Temps Mort raconte l'homme et le vieux quartier. Armé de son carnet de croquis ou simplement se déplaçant au gré de sa vie quotidienne, l'auteur/personnage parcourt la cité dans de multiples saynètes montrant un aspect de la vie dans les barres d'immeubles. On retrouve les mêmes qualités que dans TMLP. Gilles Rochier utilise la bande dessinée comme un documentariste utilise sa caméra, comme un regard sur le réel, sur la vie de tous les jours, comme un simple témoin, sans jugement, sa apriori. D'ailleurs, détail amusant, le lecteur voit la plupart du temps le héros de dos. Le travail du regard est là, renforcé par les multiples croquis qui ornent les pages. Elles ne sont pas là pour faire joli, elles illustrent le propos, renforçant l'impression de réalité immédiate. Le dessin prend alors toute sa force et devient aussi puissant que l'objectif du caméraman, dévoilant même des sensations particulières. On retrouve également le dessin si particulier de Gilles Rochier, celui qui donne tant de bonheur aux aficionados de la ligne claire année 80. Je suis certain que ces derniers ont dû s'étouffer à la cérémonie de remise des prix d'Angoulême quand TMLP a reçu le prix révélation. A bien y regarder, les immeubles sont droits, fouillés, détaillés parfois, on sent la rue et son atmosphère particulière tandis que les personnages sont de vraies gueules cassés, burinés par la vie, par les émotions, par le désœuvrement. Le contraste décor réaliste / personnages caricaturaux n'est pas sans rappeler certains grands noms de la ligne claire. Le spleen du personnage, fil conducteur du livre, est particulièrement bien rendu. Sans parler de poésie, on retrouve ce quelque chose d'indéfinissable, une justesse dans le propos, dans le trait, qui rend ce personnage attachant mais jamais nombriliste. Ce dessin particulier fait passer beaucoup plus de chose qu'une simple illustration car si on oubliait textes et dialogues, je pense que beaucoup de messages passeraient tout de même. Entre nous, ce serait bien dommage car certaines discussions valent bien qu'on s'y arrête. Finalement, cet album apparaît d'une très grande justesse. A travers un regard autobiographique, il tente de montrer la banlieue, ses figures, son quotidien, son humour et ses difficultés. Comme dans TMLP, il ne fait pas dans le misérabilisme, il montre tout simplement sans faire d'effets malvenues. Et puis, il y a ces croquis donnant encore un peu plus de réalité à l'ensemble. Un beau livre. Un de plus. A voir : la fiche album sur le site de 6 pieds sous terre
Temps mort (one-shot) Scénario et dessins : Gilles Rochier Couleurs : Jean-Philippe Garçon Editions : 6 pieds sous terre, 2008 (13€) Collection : Monotrème Public : Adulte Pour les bibliothécaires : J'espère que vous avez déjà TMLP... et bien le parfait complément.