Chronique | Dérives (Macola)

Tous les jours dans sa petite barque, Bouba part au large et pêche quelques poissons pour vivre. Rien d’extraordinaire, mais assez pour lui éviter le travail à la conserverie, enfermé comme les autres. Là-bas, ça sent le poisson mais pas la mer. Malheureusement, Bouba est confronté à l’arrivée des chalutiers-usines et à la fin d’un monde. Après Aller Simple – un album qui m’avait plu à sa sortie mais dont j’avais oublié l’existence à ma grande honte - Dérives est la deuxième BD de l’auteur italien Piero Macola. Dans son premier récit, il racontait l’histoire d’un soldat errant dans une Italie en déroute. La 2e guerre mondiale était perdue, le monde s’écroulait. Dérives nous parlent sensiblement de la même chose. En effet, pas besoin d’être un éminent anthropologue pour percevoir dans ce second album une réalité qu’on nous présente depuis longtemps : les bateaux usines, le pillage aveugle des ressources marines et leurs désastreuses conséquences sur l’équilibre océanique... et sur ceux qui en vivent. Dérives met l’accent sur l’aspect humain des choses et la fin d’une pêche plus éco-responsable. Bouba est comme le dernier représentant d’une tradition. Lui aussi ère dans un monde sans repères. Certes, il n’est pas soldat mais juste un ouvrier de la mer. Dérives : voici un titre bien choisi qui porte en lui bien des réalités. N’allez pas croire que Bouba est un personnage victime. Non. Il a cette énergie communicative et simple des utopistes persuadés de pouvoir rendre leurs rêves possibles. Malgré tout. Malgré les signes qui ne trompent pas, les discussions et les témoignages. Car Piero Macola travaille comme un documentariste. Sa «caméra graphique» filme Bouba en quasi-continue et fait entrer dans notre champ de vision une galerie hétéroclite de personnages au gré des pérégrinations de notre anti-héros. Des inconnus, des collègues, des gars de la conserverie, un ami ou un paumé allant de petits boulots en petits boulots. Même s’ils semblent être là par hasard, ces présences rendent le propos – sinon l’émotion – encore plus juste. Non seulement, cette galerie donne une lecture quasi-universelle à l’œuvre, j’entends par là qu’un agriculteur, un ouvrier d’usine, un employé peuvent s’identifier ; mais en plus, par force de contraste, elle rend la solitude du personnage principal encore plus présente. Pourtant Piero Macola ne cherche pas véritablement à dresser un portrait mais plutôt une ambiance. Car cet album brille par le ton si particulier de son traitement graphique. En effet, il joue énormément sur la lumière. Les couleurs sont dominés par un jaune-brun splendide qui rend à la fois une impression chaleur étouffante dominé par les sables marins. Son trait épais gagne en profondeur dans des plans larges, en particulier les plans d’horizons donc quelques lignes laissent deviner le profil de ses mastodontes qui lui gâchent la vue… et la vie. Bref, par l’utilisation de pastels (il me semble je ne suis pas un pro de la technique en dessin) il donne une texture particulière à ses dessins qui rappelle dans une certaine mesure le 5000km par seconde de Manuele Fior, autre artiste italien publié chez Atrabile (et prix du meilleur album en 2011). Cela créé une ambiance différente (méditerranéenne ?) traversant tout le récit, une sorte de troisième lieu entre la réalité et l’utopie. Le travail est là, la vie est rude mais finalement, tout se passerait comme dans une espèce de rêve étrange, comme dans un poème un peu triste :
« …jour après jour, nous demeurâmes là, sans brise, sans roulis, figés. Tel un navire peint sur une mer en peinture »
Je ne peux vous inviter qu’à découvrir Piero Macola et Dérives, une histoire humaniste dont le traitement simple – mais pas simpliste – rend son message universel. Pas un cri d’alarme, mais un témoignage de la déshumanisation du monde. Simple et ambitieux. Réussi. A découvrir : le blog de Piero Macola A lire : les premières planches de Dérives
Dérives (one-shot) Scénario et dessins : Piero Macola Editions : Atrabile, 2010 Collection : Flegme Public : Adulte Pour les bibliothécaires : un beau roman graphique intéressant par son sujet mais pas vraiment grand public. Plutôt pour bibliothèques avec un fonds "confortable"

2 réflexions au sujet de « Chronique | Dérives (Macola) »

    1. Tiens c'est vrai, je suis très "maritime" dans mes chroniques en ce moment, c'est drôle ça !
      Bon la prochaine piquera un peu les yeux alors !
      Sinon, oui, il y a une ligne vrai ligne graphique commune entre les deux, une même façon un peu nostalgique de raconter les histoires. Ça devrait te plaire je pense.
      De toutes façons, je modère les gens qui se plaignent de mes mauvais conseils alors…. 🙂

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