Chronique | Soldats de sable (Higa)

De mars à juin 1945, des milliers de civils japonais furent pris dans la bataille de l’archipel d’Okinawa. Simples civils, soldats, volontaires des groupes d’auto-défense, hommes, femmes ou enfants, c’est par leur regard que Susumu Higa raconte l’un des tournants de la sanglante bataille du Pacifique.

Un livre pour l’histoire

Pour moi, inculte notoire passant son temps à lire des livres avec des images, la bataille du Pacifique était surtout quelques lignes dans les livres d’histoire du lycée, des noms comme Kamikaze, Pearl Harbor ou Hiroshima par exemple. Ce recueil d’histoires était donc l’occasion de m’éclairer un peu en découvrant en plus le travail de Susumu Higa. Pour raconter cette histoire,  l’auteur n’a pas fait le choix de se lancer dans une grande saga militaire digne des reportages et films hollywoodiens sur le sujet. Au contraire, il a pris le parti des petits, de l’humain, de ceux et de celles qui ont subi les conséquences des choix des puissants. Par ce biais Susumu Higa, dont l’attachement à son île natale est si profond qu’il en a fait le lieu de toutes ses œuvres, dresse le portrait d’une dizaine de personnages, femmes, hommes et enfants. Il raconte même les histoires de ses propres parents. Sans doute un peu romancés, ces témoignages n’en demeurent pas moins véridiques et apportent un éclairage bien particulier sur une époque et une société. Un japon qui, au vu de ses récits, paraît clairement à la dérive à la veille de cette bataille.

Histoires ordinaires

En faisant ce choix, on pourrait penser que l’auteur manque d’ambition. Au contraire, évoquer une guerre uniquement par ses grandes manifestations m’apparaît personnellement beaucoup plus paresseux. Oui, la connaissance du fait est importante mais est-elle primordiale pour comprendre ? Pourquoi 100 000 civils sur 450 000 habitants sont-ils morts ? Pourquoi sur les 90 000 militaires morts du côté japonais (sur une armée de 110 000) 28 000 était des membres civils de groupe d’auto-défense ? Pourquoi ce massacre ? Pourquoi ce sacrifice ? Beaucoup de questions auxquelles une description des événements militaires serait bien incapable de répondre. La pertinence de l’approche de Susumu Higa apparaît alors dans le détail, dans le sous-texte permanent qui décrit d’une manière indirecte une société schizophrénique prise entre un militarisme forcené, un sens du sacrifice proche de la folie suicidaire et une volonté de survie, de conservation de la part de ses citoyens. Heureusement, il évite la moralisation facile du type « la guerre c’est mal » mais touche par l’héroïsme de ces êtres ordinaires. L’inquiétude et l’émotion sont vite au rendez-vous.  

Une juste progression

Susumu Higa fait le choix d’une très grande sobriété. Son trait est plaisant, fin et réaliste, il n’abuse pas d’effet. La composition est efficace, classique mais permet d’alterner le rythme. Même si Soldats de Sable est un recueil, il propose des récits relativement longs ce qui permet d’éviter la frustration inhérente au format. Surtout, si les nouvelles sont indépendantes, elles progressent chronologiquement. Ainsi, des prémisses de la bataille dans le premier récit, aux premières attaques puis à la débandade, la lecture entraîne progressivement dans le conflit. Nous perdons peu à peu les repères pourtant si clairs au départ, à l’image de ce volontaire du groupe d’autodéfense, vous serez perdu dans le flot des événements comme les personnages eux-mêmes ! Là encore, cela participe à l’intérêt du récit en rendant ainsi la perte du monde connu par la population japonaise encore plus amère. Soldats de Sable est une œuvre documentaire majeure dont la force réside dans sa grande sobriété. Pas de grandes envolées, juste la simplicité de l’humanité. Une œuvre qui porte un regard particulier sur un événement historique important. Un hommage aux disparus innocents de la seconde guerre mondiale. Une œuvre forte justement sélectionnée au FIBD d'Angoulême 2012. A lire : feuilletez les premières planches sur le site du Lézard Noir, le très bon éditeur de cet album. A lire : la chronique de Choco, notre spécialiste Japon sur KBD
Soldats de Sable (Suna no Tsurugi) Scénario et dessins : Susumu Higa Éditions: Le Lézard Noir, 2011 (21€) Public : Adultes Pour les bibliothécaires : une œuvre incontournable pour les bibliothèques au budget satisfaisant. Plus difficile pour les petites.
 

10 réflexions au sujet de « Chronique | Soldats de sable (Higa) »

  1. J'avais été vraiment séduit par ce recueil et son approche humaniste. Faire ressortir les non-dits d'une nation, ça dénote aussi un réel courage.

    1. Oui, son approche est courageuse.
      Je ne sais pas dans quelle mesure d'ailleurs, les blessures liées à ce passé sont encore présentes dans la société japonaise. Je serais curieux de savoir quel écho cet album a pu avoir au japon.

  2. J'avais été surpris en le feuilletant de voir un dessin aussi figé, notamment au niveau des personnages.

    Puis j'ai appris que c'était une œuvre de jeunesse de l'auteur, ceci explique cela. Et elle ne date pas d'hier.

    C'est un récit qui tient beaucoup à cœur de l'auteur, si bien que Susumu Higa avait émis le souhait à son éditeur de la redessiner intégralement mais ce dernier a refusé.

    1. Effectivement, j'avais oublié de préciser que c'était une oeuvre de jeunesse, merci de rattraper cet oubli.
      En revanche, il m'avait semblé lire dans l'interview en fin de livre que ces histoires avaient été légèrement modifiés.

      Sinon, pour le graphisme, je n'ai pas trouvé ça figé. Certes, ce n'est pas un trait moderne à la Death Note par exemple, mais de là à parler de "figé". Même si, c'est vrai, les planches les plus réussis sont cette avec des horizons profonds. Des grands paysages comme sur la couverture par exemple.

  3. C'était un ressenti, une impression que j'ai eue lorsque j'ai eu le livre entre les mains, c'est à dire pas très longtemps. Je ne l'ai pas lu, seulement feuilleté.

  4. Je peine actuellement à reprendre des mangas. Ce titre est l'une des rares références récentes qui, je pense, pourrais me plaire (avec "Une vie dans les marges")

    1. Désolé, ton com' était en "indésirable"… Heureusement que je vérifie de temps en temps 🙂

      Sinon, oui, je pense que cet album pourrait te plaire.
      Moi au contraire, en ce moment, il n'y a que les mangas qui passent. Bizarre !

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