Chronique | TMLP : Ta Mère La Pute (G.Rochier)

On était une bande, égarée dans un quartier flambant neuf au début des années 70. Des terrains vagues, des bois, les routes pas encore finies d’être goudronnées. On faisait nos 400 coups. (…) Et puis il y a eu cette histoire avec la K7… (4e de couverture)

Art du dessin

En refermant TMLP, j’ai eu une pensée pour les peintres pompiers du 19e siècle qui se gaussaient devant les tableaux impressionnistes. Ils n’y voyaient rien d’autre que du barbouillage sans comprendre, malgré leurs qualités de peintres, tout ce qui se cachait dans cette révolution en marche. L’histoire s’écrivait sous leurs yeux et ils étaient aveugles. Je pense qu’il ne m’en voudra pas mais n’allez pas penser ce que je n’ai pas écrit : Gilles Rochier n’est pas Cézanne, Matisse ou Monet.  Son travail n’est pas une révolution. Mais il suffit d’en parcourir quelques pages pour comprendre ce que les auteurs de BD essayent de nous faire comprendre depuis 20 ans et que la peinture a assimilé depuis plus d’un siècle. Le dessin n’est pas qu’une question de beauté, c’est une énergie, une force. Un bon dessin ne représente pas forcément la réalité – au sens académique du terme – mais doit transmettre une émotion, une ambiance, un ressenti. Le dessin de BD n’est pas une illustration mais un langage. Il serait peut-être temps que les tenanciers du bon goût tout droit issu de la BD franco-belge 48cc d’avant les années 90 ouvrent un peu les yeux sur la réalité. Non Gilles Rochier n’illustre pas bien, il dessine merveilleusement. Pour le reste c’est un total mystère pour moi qui ne suit qu’un humble chroniqueur incapable de tenir un crayon. Peut-on m’expliquer comment, à partir d’un trait extrêmement simple peut-il donner une telle présence à ces personnages ? Comment, alors qu’il parle d’un petit monde presque clôt sur lui-même, peut-il transmettre ce sentiment de liberté ? Comment fait-il pour être aussi juste alors que son trait semble lui échapper ? A-t-il le pouvoir de charmer le crayon comme d’autres les serpents ?

Art du regard

Une réponse possible, et peut-être la plus évidente, son dessin est en accord avec son propos. TMLP est une œuvre sobre. Si c’est une œuvre autobiographique, elle n’est pas centrée sur la petite personne du narrateur. Gilles Rochier dresse ici le portrait d’un lieu, sa cité, et des gens qui y vivent. Il explique leurs codes, leurs valeurs, leurs quotidiens avec leurs joies, leurs peines et ces non-dits qui permettent de garder un peu de dignité mais qui parfois mène aux drames. Il raconte l’histoire d’un monde différent, disparu, un peu oublié aussi, avec le souvenir d’une enfance pas si malheureuse. Non, Gilles Rochier n’est pas révolutionnaire. Il montre sa banlieue avec autant de qualité que le Baru de La Piscine de Micheville ou Des années Spoutnik avant lui, sans une nostalgie rose-bonbon fade et bien-pensante. Il s’agit d’un portrait unique d’une bande de môme, pas d’un hymne à une civilisation perdue. Pour cela, il laisse le texte narratif et les dialogues prendre leurs places : phrases simples, dialogues directs en « parler de la rue » (version années 70). Il n’utilise ni rebondissement spectaculaire, ni abus de formules éculées. Les nuances sont posées, les relations entre les personnages nouées. Alors, comme un bon cinéaste de documentaire, le lecteur/spectateur a la possibilité d’entrer en résonnance avec les événements, les lieux et les personnages. Il n'a plus qu'à en profitez. Finalement, TMLP est avant tout une question de regard. Si vous n'êtes pas aveugle, alors c'est un très grand moment de lecture. A noter que TMLP est dans la sélection 2012 du festival d'Angoulême. Petit message personnel à Lunch : tu peux remplacer le prix spécial du jury que j'avais inscrit par cet album ! Merci 🙂  A lire : la passionnante interview de du9 A découvrir : le blog de Gilles Rochier A lire : la très bonne analyse de La Rubrique à Brac En hommage : Merci à Tanxxx pour son avis et ses vérités…
TMLP (Ta Mère La Pute) Scénario et dessins : Gilles Rochier Éditions : 6 pieds sous terre, 2011 (16€) Collection : Monotrème Public : Ados-adulte Pour les bibliothécaires : un formidable portrait. Essentiel si vous avez un public lecteur de BD indépendante. Plus difficile avec un lectorat classique. Cependant, c'est un album qui mérite qu'on le porte.
   

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