Chronique | Habibi (C.Thompson)

Dans un pays du moyen-orient, entre modernité et tradition, la vie de Dodola et Zam est étroitement liée. L’un est un petit garçon orphelin, l’autre est une enfant qui fût vendue à son futur mari. Heureusement, ce dernier, scribe, lui a appris la lecture et de nombreuses histoires. Car la sagesse des anciens peut éclairer le présent.

Le retour du fils prodigue

J’avais quitté Craig Thompson en refermant Blankets avec un plaisir certain. Il y racontait une histoire d’amour, le choc culturel entre la croyance forte de ses parents et ses doutes de jeune homme en construction. A travers la rencontre de deux adolescents, il parlait de la découverte de l’autre. Déjà. En effet, Habibi, sous son air de conte des milles et une nuit évoque lui aussi le rapport à l’autre, au destin, à la croyance. Mais voilà, des années sont passées depuis cet album qui avait connu un très grand succès dans nos contrées et les différences se font notables à la lecture de ce nouvel opus. Le dessin déjà a beaucoup évolué. En 2003, Craig Thompson arrivait avec un trait véritablement inspirée par le graphisme de la BD indépendante européenne, en particulier celui de David B. dans l’Ascension du Haut Mal. De grandes planches en noir et blanc, sortes de grands patchwork foisonnant, faisaient échos aux travaux du dessinateur du Cheval Blême. Dans Habibi, cette approche reste encore présente mais on y découvre aussi un style plus personnel. Une synthèse entre la BD américaine, européenne, et l’influence, volontaire vu le sujet, de l’art arabe, notamment de la calligraphie. Même si Habibi ne s’inscrit cependant pas dans une réalité géographique et historique, l’espace culturel est celui du monde arabe avec ses beautés et ses cruautés. Des décors superbes, des beautés érotiques qui sont merveilleusement rendus par le dessin tout en courbe renvoient à un personnage de Dodola magnifique. A la fois fière et fragile, elle est la lumière dans un monde muré dans l’obscurité, une espèce de prophétesse subissant les violences pour le salut de son âme sœur. On lui prend son corps pour de la nourriture, elle donne ses histoires pour nourrir les âmes.

Universalisme ?

Et là, il faut reconnaître le merveilleux travail d’érudition de Craig Thompson. Même si parfois, la multiplication de références essentiellement religieuses et le côté didactique de certains passages me gênent et m’agacent, il sait parfaitement en tirer parti. On pourrait penser que ces suites de paraboles sont un frein à la compréhension du récit. Il n’en est rien. Au contraire, elles apportent un angle nouveau et enrichissent un peu plus l’histoire (ainsi que le nombre de page de l’album : 672 planches !). Là encore, l’image du prophète accompagnant ses disciples vient à l’esprit. Habibi est une œuvre foisonnante, parfois même un peu trop tant elle est riche, abordant essentiellement le thème de l’humanité à partir de ses croyances, de ses espoirs et de ses folies (cf le personnage du pêcheur). Cependant, il évite l’écueil de l’ethnocentrisme par une approche œcuménique et non partisane. Les trois grandes religions monothéistes sont représentées et on constate avec joie qu’elles ont beaucoup en commun. Riche par un graphisme inspiré par des multiples influences, riche par son histoire nourrie de croyances populaires et sacrées, Habibi est une œuvre se voulant universelle. Cependant, je ne suis pas certain qu’elle y parvienne au même titre que Blankets. Autobiographique, cet album touchait par sa simplicité. D’ailleurs, il a marqué beaucoup de lecteurs. Cette histoire d’amour, d’adolescence, de vie, résonnait en chacun. Au contraire, Habibi est une œuvre d’érudit. Elle manipule de nombreux concepts narratifs et graphiques qui peuvent laisser le lecteur habituel dubitatif. Autant il était facile de se laisser porter par Blankets, autant Habibi nécessite une vigilance constante de part son graphisme foisonnant et ses digressions multiples. Même s’il n’est pas nécessaire de connaître par cœur les différents livres des religions monothéistes pour le comprendre, l’universalité contée ici, ne l’est pas véritablement car il n’est pas à la portée de chacun. C’est pourquoi Habibi ne m’a pas marqué autant que Portugal ou Polina. Habibi est un livre à découvrir par son message de tolérance et d’amour. Il s’agit d’une œuvre « cathédrale » manipulant beaucoup de concept tout au long de ses 672 pages. Malheureusement, cette érudition est parfois un peu trop prononcée et l’universalité prôné n’y trouve pas toujours sa place. Cela reste toutefois un album d’une très grande qualité. kbdA découvrir : le site officiel du livre (en anglais) A lire : la chronique de Lunch, celle de Mo' et d'Oliv' A voir : l'interview de Mediapart A noter : ce livre fait l'objet de la lecture mensuelle de février pour KBD
  Habibi (one-shot) Dessins et scénario : Craig Thompson Editions : Casterman, 2011 (24,95€) Collection : Ecritures Public : Adultes, ados bons lecteurs, érudits qui aiment la BD Pour les bibliothécaires : un favori de la sélection d'Angoulême 2012, rien à dire, juste à acheter (malgré le prix !)  

10 réflexions au sujet de « Chronique | Habibi (C.Thompson) »

  1. Une bien belle chronique qui me donne, si c'est possible, encore plus envie de découvrir ce titre ! J'avais beaucoup apprécié Blankets grâce à sa justesse et sa simplicité. Je suis sûre qu'Habibi me plaira même si ce n'est pas le même genre car le sujet m'intéresse au plus haut point.

    1. Ce n'est pas le même genre mais c'est le même sujet. Le traitement est différent. Je ne suis pas aussi enthousiaste que sur Blankets mais ça reste du très bon niveau.

  2. Tu connais mon avis, moi c'est mon coup de cœur de l'année.

    La surenchère de références et l'épaisseur de l'ouvrage ne m'ont pas effrayés, j'ai vraiment adoré et trouvé la construction de l'album magistrale.

    J'ai apprécié Polina et Portugal, pas pour les mêmes raisons, mais j'ai trouvé Habibi magnifique en tous points.

    1. Entre nous, plus je lis des livres et BD, plus je vois de films ou des pièces de théâtre, plus j'apprécie une certaine forme de simplicité dans le traitement. Ce qui n'empêche pas des constructions narratives plus complexes. Par exemple, j'ai été très touché par Sous l'entonnoir car c'est une approche épurée d'un sujet complexe.
      C'est aussi pour ça que Polina ou Portugal m'ont beaucoup marqué cette année.
      Et c'est mon principal reproche à Habibi, je trouve parfois qu'il fait preuve, le mot est un peu trop fort mais je n'arrive pas à trouver mieux, d'une certaine forme de "prétention". C'est un très beau livre j'en conviens mais parfois, la surenchère c'est un peu trop pour moi.

  3. je suis assez d'accord sur le mot 'surenchère' ! qui pousse vers la consommation de l'excès. Portugal et Habibi sont les deux plus gros pavés de l'année en one-shot donc ça marque. Ils ont réalisés quelque chose d'énorme et je pense qu'ils se sont bien fait plaisir… mais est-ce que le lecteur peux prendre plaisir ?

    Perso, c'est Les Ignorants qui m'a marqué sur l'année passée. Cet échange entre 2 métiers, vignerons et auteur Bd, m'a touché à un moment où je me rapprochais assez activement de la Bd !!!

    et merci itou pour le lien 🙂

    1. J'en parlais dans mon article consacré à la sélection d'Angoulême mais effectivement, si on parle beaucoup du trio Polina-Habibi-Portugal, Les Ignorants fait un parfait outsider qui pourrait calmer tout le monde. Je n'ai pas vraiment d'avis car je ne l'ai pas encore lu (il est à côté de moi là), mais d'après les critiques et les échos que j'en entends. C'est possible.
      Portugal est certes un pavé, mais il pratique quand même un peu moins la surenchère que son petit camarade. Après tout, il ne fait que 280 planches contre + de 650 à son voisin. L'effet "pavé" tient aussi au grand format. L'histoire de Portugal est assez sobre.

  4. Sacrée chronique qui donne envie de prendre ou reprendre l'album !

    Passionnants vos échanges sur la question de la "surenchère". Je rejoints ton avis David sur la question de la "simplicité". J'adhère beaucoup plus à Portugal pour cette raison (c'est ta critique et vos échanges qui me font faire ce constat). Il y a une chaleur que je n'ai pas retrouvée dans Habibi. L'album me Thompson m'a pourtant soufflée : richesse des graphismes, déferlante de références intelligemment et finement exploitées, charme et force de Dodola… mais j'ai plongé sans retenue dans Portugal ce qui n'a pas été le cas pour Habibi. Je suis restée très spectatrice, au bord de cet univers imaginaire immense et captivant mais sans réellement m'immiscer dedans.

    1. Merci, car tu traduis parfaitement ce que j'ai ressenti à la lecture. Je suis resté très "spectateur" d'Habibi. Ce qui n'enlève rien à la qualité de l'album. Mais c'est vrai que pour de multiples raisons Portugal (et même Polina) ont vraiment résonné d'une façon très forte chez moi.

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