Chronique | Portugal (Pedrosa)

Simon Muchat n’a pas envie. Pas envie d’acheter une maison, de voir sa famille ou de tondre la pelouse. Il n’a pas l’intention non plus de continuer d’écrire et dessiner des livres. Il a honte de ses œuvres et se perd peu à peu sur les routes qui le font intervenir dans des écoles à travers tout le pays. Mais des événements vont immuablement le ramener vers son passé : le mariage d’une cousine et surtout, une invitation dans un festival de BD au Portugal, le pays de son grand-père immigré dans les années 30. En 2007, Cyril Pedrosa frappait un grand coup dans le paysage de la bd française avec son très remarqué Trois Ombres, un conte moderne sur le deuil d’un père. Si, à l’époque, j’avais reconnu la très grande qualité de son travail, je ne partageais pas entièrement l’enthousiasme général. Mais en 2011, avec ce livre aussi épais et lourd qu’une brique, je ne peux que m’incliner et reconnaître ici l’un des albums les plus extraordinaires de l’année. Oui, extraordinaire.

Perdre et retrouver la voie

Cyril Pedrosa se raconte sous les traits de Simon. Il est cet homme au milieu de… de quoi ? De son art asséché ? Des normes sociales imposées ? De ses séances de psychothérapie ? De cette fuite perpétuelle pour nulle part ? Simon ne sait pas, Simon chemine, Simon est perdu dans un monde gris et pluvieux. Et soudain, comme dans tout bon récit, c’est une rupture, symbolisé par un changement éclatant. La lumière, le foisonnement de couleurs, tout est là pour symboliser non seulement la découverte d’un pays à travers l’état intérieur du personnage mais aussi pour faire passer le choc, le frémissement d'une conscience, quand le personnage/auteur ère comme un fantôme au milieu d’une foule bigarrée, bruyante mais qu’il ressent au plus profond de lui-même. Le temps d’un week-end, Simon découvre une nouvelle voie, une première marche. Reste à franchir les étapes en trois temps et plus de 250 planches.

La règle des 3

A ma description, vous vous dites que Cyril Pedrosa s’est fait une psychothérapie en direct, nous montrant son nombril en le remuant pour faire joli. C’est tout simplement faux. Il parle de lui c’est vrai mais il s’efface derrière cette quête personnelle devenue familiale. Car Portugal n’est  pas uniquement le portrait intérieur d’un homme. Il est celui d’une famille, les Muchat, symbolisée par 3 générations, du grand-père au petit fils. Simon est le conteur, mais Abel ou Jean sont les mémoires. Portugal est ainsi un récit en trois temps avec un héros mais trois hommes. Le trois est la règle. Car au delà des trois membres d'une même famille ce sont aussi trois lieux, trois événements pour trois chapitres qui expliquent peu à peu ces liens qui se transmettent, se gardent jalousement, se taisent parfois et se perdent souvent. La faute à pas de chance, à l’éloignement, aux humains… à la vie tout simplement. Voici peut-être la seule remarque désobligeante que l’on pourrait formuler à l’égard de cet album. N’est-ce pas déjà vu ? Le coup du retour aux racines pour comprendre son présent  ? N’est-ce pas un peu facile ? Je vous l’accorde. C’est une histoire que l’on a déjà vu des centaines de fois. Comme les histoires d’amour, voici un thème qui peut tomber rapidement dans le pathos, le cliché et le lacrymale gratuit si il n’est pas bien traité. Mais ce n’est pas le cas ici.

Ouvrir les yeux, c'est...

Tout d’abord, Cyril Pedrosa s’accorde du temps. C’est un luxe suffisamment rare dans la BD pour en profiter. Aucun de ses personnages ou de ses pistes lancées ne sont délaissés. Comme dans la vie certains sont perdus de vue mais aucun n’est là gratuitement. Ils apportent tous une pierre à l’édifice, un point de vue nouveau permettant perpétuellement de changer de regard sur les évènements présents et passées. Tout cela crée un tourbillon de vie, de situations qui emportent irrémédiablement le lecteur dans une curiosité positive loin de tout voyeurisme. Ensuite, Cyril Pedrosa fait preuve d’une inventivité graphique déconcertante. J’ai déjà parlé de la couleur plus haut mais j’insiste encore. Je ne suis pas un amateur forcené de son dessin, en revanche, ses couleurs changeantes au grès des situations sont splendides. Il retranscrit aussi bien l’ambiance d’une fin de soirée de mariage en Bourgogne qu’une après-midi au bord d’une plage portugaise et sait travailler les transitions avec beaucoup de subtilité. Il nous offre également de belles digressions graphiques. On sent une grande liberté personnelle dans Portugal, une joie du dessin presque enfantine. On la retrouve d’ailleurs dans une scène qui semble anodine au début du livre. Surtout, et c’est pour moi le plus important, il montre toute la dignité et la générosité d’un peuple. Véritable déclaration d’amour au pays de ses grands parents, Portugal est une œuvre sur l’échange, le don de soi et l’ouverture aux autres. Paradoxalement, et c’est sa plus grande réussite, cet album autobiographique évoque l’autre avec justesse et passion. Bien entendu, il parle des portugais, peuple absolument charmant et accueillant (je sais j’ai testé plusieurs fois !). Mais à travers leur exemple, il parle aussi des liens entre les migrants et le pays qui les accueille. Des liens parfois conflictuels, parfois positifs, mais des liens irrémédiables qui marquent la grande et la petite histoire. Pour conclure, lisez Portugal. Un album autobiographique qui s’accorde la grâce de parler des autres avec autant de justesse ne mérite pas que l'on passe à côté. Cyril Pedrosa évoque  un cheminement intérieur vers sa propre mémoire génétique. Une œuvre tout simplement splendide et positive. Essentielle pour tous ceux qui se sont un jour égaré sur leur propre route. A voir : l'interview de Cyril Pedrosa sur France5 A lire : l'interview sur Rue89 A lire : la chronique de Mo'
scénario et dessins : Cyril Pedrosa Editions : Dupuis (2011) Collection : Aire Libre Public : Adulte, ados Pour les bibliothécaires : Pour les petits budgets, pas facile car c'est un gros livre. Mais avec Blast, Elmer ou Polina, il fait partie des albums essentiels de l'année. On en reparlera sans doute à Angoulême.

Dimanche KBD | Pour Sanpei

C'est une œuvre délicate d'une auteur particulièrement talentueuse. Pour Sanpei de Fumiyo Kouno nous avait enchanté. C'est pourquoi nous vous proposons de redécouvrir cet mini-série (2 albums seulement) sur KBD. Cette synthèse de Mr Zombi - sa première alors on l'applaudit - clôt notre mois consacré à la famille. Un mois qui aura vu passer des albums très différent, entre le comics déjanté Wanted et les souvenirs de jeunesse de Chaque chose ou Le Fils de son père. Le mois prochain sera placé sous le signe de... Allez, je vous laisse une petite surprise pour Noël. La chronique d'IDDBD La synthèse de Mr Zombi A la semaine prochaine !

Chronique | Aâma T.1 (Frederik Peeters)

C’est au sommet d’un cratère volcanique sur une terre inconnue que se réveille Verloc. Il ne se souvient de rien, ou presque… Quand un étrange singe androïde prénommé Virgile le rejoint, il répond à ses questions en lui tendant un petit carnet. Un journal de bord écrit de la main même de Verloc… Une aventure qui débute dans un caniveau… Entamer la lecture d’un nouvel album de Frederik Peeters, c’est toujours un moment d’excitation pour moi. C’est un auteur qui m’accompagne maintenant depuis très longtemps. Un auteur que j’ai découvert quand j’ai commencé à travailler en bibliothèque et que j’ai toujours suivi depuis. Moi, je suis toujours bibliothécaire, lui est toujours explorateur d’horizon nouveau. Mais vous êtes bien placé pour le savoir car vous lisez IDDBD depuis longtemps (si, si !)

Retour vers le futur ?

Avec Aâma, l’auteur suisse revient à la SF, un genre qui lui avait plutôt réussi avec sa série Lupus. Pourtant, les liens entre les deux séries ne se font pas vraiment. Pourquoi ? La couleur déjà. Alors que Lupus était en noir et blanc, avec un trait épais et virevoltant dans des circonvolutions parfois étranges, Aâma est une œuvre au dessin réaliste (pour du Peeters) et composée dans une large gamme de couleur. Ce choix permet à Fred Peeters de donner une profondeur nouvelle à son récit car la couleur tend à créer des univers uniques, parfois saisissant, alors que son dessin s’est épuré depuis Lupus. On serait toutefois tenté de lier les personnages de Lupus et Verloc. Il est tout à fait possible d’y trouver des points communs : leur utilisation répétée de la drogue pour fuir la réalité (le shia), l’image du père, l’attachement à un côté désuet, le départ... Mais est-ce suffisant ? A trop vouloir de ressemblances ne risque-t-on pas de passer à côté d’Aâma ?

Sciences humaines

Ce premier chapitre ne nous ne donne qu'une partie les clefs d’une intrigue complexe. Débutant comme un pur récit de science fiction, Fred Peeters y ajoute l’ingrédient essentiel de toutes ses œuvres : l’humain. Si l’humanité est au centre du récit, sa frontière est extrêmement floue. En effet, les êtres vivants sont pour la plupart bourrés d’implants leurs permettant de contrôler leurs équipement mais aussi de survivre dans des environnements hostiles ou devenus instables pour leurs survies. Cette humanité est symbolisée par les trois personnages principaux : Verloc qui a décidé de retirer ses gadgets, le singe-robot fumeur de cigares Churchill et Conrad, l’étrange frère de Verloc, qui semble parfois le plus artificiel des trois avec ses vêtements rétro et son attitude froide. Chacun présente un visage bien particulier, un visage d'une humanité évoluée, un visage qui risque bien de changer dans les tomes suivants. Mais ce changement, on ne peut que le constater dès le début de ce premier volet. Quant à savoir comment ? Le lecteur est comme le personnage principal, il découvre le récit au fur et à mesure par les flasbacks successifs des lectures du journal de bord de Verloc. Un journal écrit sur un vrai carnet en papier dans un monde où les livres papiers sont devenus des pièces d’antiquité. D’ailleurs Verloc est libraire, chacun appréciera le clin d’œil (surtout en ce moment). Mais voilà, ce ne sont que des premières pièces et en refermant ce livre il nous tarde d’en savoir plus. On a la sensation que cette histoire ne sera définitivement close qu’en bas de l’ultime planche de l’ultime volume. Et encore… quand on connaît les albums précédents chargés de questions en suspens... Bref, j'avoue pour une fois ma frustration face à un album de Peeters. Ce n'est pas mauvais mais ce n'est pas fini... Je veux la suite (là vous devez m'imaginer en train de pleurer en trépignant sur mon clavier - j'ai pris des cours avec mes filles). Que vous dire de plus ? Si vous avez aimé Lupus, lisez Aâma. Nous sommes ici dans un registre à la fois identique et fort éloigné. Un livre qui s’inscrit dans la tradition de l’œuvre de Frederik Peeters mais aussi dans celle de la pure SF où la part philosophique n'est pas exclue. Mais c'est un livre frustrant car il constitue la première (et pour l’instant unique) pièce d’un puzzle ambitieux et passionnant, une aventure extra-terrestre qui nous entrainera loin dans les profondeurs de l’âme humaine. Œuvre majeure ou pas ? Patience… A voir : l'interview réalisée par BD Maniac à Saint Malo A lire : l'interview réalisé par Angles de vue A lire : l'analyse des planches par Fred Peeters sur Télérama A découvrir : le projet Aâma, blog tenu par Frederik Peeters  
scénario et dessins : Frederik Peeters Éditions : Gallimard (2011) Public : Adulte, amateurs de SF. Pour les bibliothécaires : sauf mauvaise surprise un futur must. A acheter si vos lecteurs apprécient cet auteur, sinon vous pouvez attendre la suite.

Blog | Démarche VS démarchage, précisons…

Amies lectrices, amis lecteurs d'IDDBD, J’ai reçu voici quelques jours, une relance d’un grand groupe de ventes de livres sur Internet (non je ne cite pas de nom) souhaitant nouer un "partenariat" (pardonnez-moi si je pouffe) avec IDDBD. En gros, je mets un lien vers leur "librairie", ça me rapporte des sous si VOUS achetez le livre grâce à MES petits conseils. Un petit "Recommandé par IDDBD" par ci par là et on est bon... N’allez pas croire que ça me rapporterait beaucoup. Malgré leurs sous-entendus, le trafic de notre bon vieux IDDBD n’est pas assez intense pour que j’arrête de travailler pour partir aux Bahamas siroter des cocktails menthe-litchi en recevant les services de presse des plus grands éditeurs internationaux directement par hélicoptères. Je ne serais pas contre mais nous en sommes loin. N’allez pas penser non plus que je me la joue en vous faisant croire que ce blog ne laisse pas indifférent le grand patron marketing de la dite boîte. Pour ça, il ferait mieux d’aller faire un tour sur Bulles & Onomatopées ou chez Mo’ par exemple. Ce n'est pas en étant classé dans les 650000 au classement wikio qu'on pourra faire quelque chose ici. Et quand bien même j'aurais 5000 visiteurs par jour ? Non, ça ne m'intéresse pas. J'avais besoin de faire un billet pour vous l'expliquer ? Pas vraiment, mais le but est tout autre : vous rappeler (et me rappeler par la même occasion) l’espèce de démarche morale – je n’aime pas le mot éthique – que je me suis donné depuis le premier billet de ce blog mais aussi au quotidien dans mon travail de bibliothécaire. Travailler pour le développement de la lecture, ce n’est pas seulement parler de livres (qu’il soit papier ou numérique), c’est aussi défendre la « chaîne du livre ». En particulier, les maillons dont la visibilité est réduite et/ou faible. C’est pour cela par exemple que je n’ai pas hésité à proposer ma candidature aux Agents Littéraires, blog cherchant à promouvoir la petite édition, ou que j'essaye de parler d'albums de maisons d'éditions indépendantes que j’apprécie particulièrement (cf le bandeau de soutien aux requins marteaux). Ce billet est également pour moi l’occasion d'évoquer la loi sur le prix unique du livre dite Loi Lang (oui, oui, celui de la fête de la musique). En tant que bibliothécaire, on pense que tout le monde le sait mais il est important de faire quelques rappels et je m'aperçois que je n'en avais jamais parlé ici avant. En effet saviez-vous que depuis le 10 août 1981, le prix du livre en France est le même partout (avec une remise maximale possible de 5% pour les particuliers) ? En gros, que vous alliez dans une grande chaîne de ventes ou chez votre libraire du coin, vous débourser la même somme. Cependant, la passion du livre, la connaissance, l’écoute  et le partage, vous ne le trouverez pas chez ces grands groupes mais bien au coin de votre rue, chez le libraire indépendant. Et si le libraire n’a pas ce que vous cherchez, il pourra lui aussi le commander. Pensez-y c’est important, surtout avec la probable augmentation du prix de la TVA à 7% sur le livre (pour plus d’explications, c’est par là). Personnellement, si je n’avais pas eu des libraires pour me conseiller, certaines chroniques que vous avez pu lire depuis plus de 4 ans n’auraient pas vu le jour. Alors pensez-y c’est important, parce qu’un bon livre se partage mieux quand on en parle, et que ces libraires savent en parler comme personne (hormis les bibliothécaires bien sûr !). Donc : allez dans vos librairies indépendantes, ils en ont besoin ou vous aussi ! Évidemment, cette démarche est personnelle. Chaque blogueur est libre de nouer un partenariat avec qui il veut et tous les lecteurs de toute la blogosphère d'acheter leurs livres dans les supermarchés du divertissement. Pas de morale, juste une mise au point nécessaire pour moi afin que tout le monde soit d'accord ici. Je m'arrête là et je vais m'atteler à la chronique de... Bah, vous verrez bien !

Cette chronique était sponsorisée par Caniflou. 🙂

Chronique | Daddy’s Girl (Dreschler)

Lily est un ado américaine. Elle a deux sœurs, des parents, vit sa petite vie d’ado américaine moyenne. Seulement quand la nuit tombe et que tous dorment dans la maison, son père se glisse dans sa chambre. Lily doit devenir alors la « gentille  fille à son papa »…

Dire et montrer

Debbie Drechsler est une artiste touche-à-tout, peintre, graphiste, maquettiste, illustratrice et parfois, auteure de bande dessinée. Daddy’s girl est un recueil d’histoires paru initialement dans plusieurs revues américaines entre 1992 et 1996. C’est donc un travail sur le long terme pour l’auteur de Summer of love (également chez L’Association) mais surtout un travail de mémoire. Car, si tout n’est pas autobiographique, les événements racontés ici sont largement inspirés de son histoire personnelle. Dans la bande dessinée, les malheurs de l’enfance ont parfois été abordés de manière très indirecte par de jolies allégories ou des métaphores bien choisies. Je pense par exemple aux Trois Ombres de Cyril Pedrosa. Or, dans le cas de Daddy’s Girl, il n’y a justement pas de chemins détournés. Frontal et rude, aussi présent que ce père dans la chambre de sa fille, nous entrons dans le vif du sujet dès les premiers instants par cette histoire introductive Visiteurs dans la nuit aux pages crument violentes. Le graphisme choisi est tout sauf académique. Il est sombre et torturé, tout sauf « beau ». Et heureusement. En effet, il ne faudrait pas lier ce qui est de la perversion érotique comme peuvent l’être les travaux d’un Manara par exemple, à cette machine infernale de domination et de violence. Ici les formes du corps sont absentes ou déformées, les visages serties de lèvres surdimensionnées, le travail du noir – malgré quelques histoires en couleur ou bichromie - rend à chaque fois l’atmosphère lourde. Rien n’est serein dans cet univers. Mais cela n’empêche pas un sens de la composition et du cadrage intéressant qui donne une véritable dynamique à un dessin que l’on pourrait faussement croire figé.

La mécanique du pire

En suivant le personnage de Lily sur plusieurs années, nous découvrons au gré des histoires le phénomène et son fonctionnement : la solitude de la victime, l’angoisse de la découverte, son sentiment de culpabilité et surtout l’abominable normalité de son bourreau. Car si le père n’est pas omniprésent dans ce récit, sa figure est celle d’un homme plutôt simple. On l’imagine aisément jouant son petit rôle d’américain moyen dans sa communauté, lisant son journal le matin, faisant l’aumône aux pauvres. Qui pourrait dire qu’il viole sa fille dès qu’il est seul avec elle ? Personne. Et sans même chercher à faire passer ce message, Debbie Dreschler laisse une marque dans nos esprits. Le masque ordinaire de la cruauté. Certaines histoires sont particulièrement révélatrices comme, par exemple, celle des premières relations amoureuses entre Lily et un garçon. Relation qui est évidemment assez mal vécue par le père. Celui-ci lui rappelant sans cesse qu’il sera toujours le seul et unique homme de sa vie. On est ici dans la manipulation et le lavage de cerveau le plus pervers. La grande force de cet album est de ne pas se refermer sur le seul point de vue de l’inceste. Par le format d’histoires courtes, Debbie Drechsler s’offre la possibilité d’aborder la vie de Lily sous divers aspects et même parfois sous l’angle d’un autre personnage. Ainsi, on voit la jeune femme se forger par delà son malheur, rencontrer d’autres personnes, découvrir d’autres horizons. Le lecteur peut ainsi percevoir les évolutions de l’héroïne et voir comment cette dernière grandit malgré cette menace et ce lourd secret difficile voire impossible à partager, excepté avec son journal intime… ou en la dessinant sur des planches de bandes dessinées quelques années plus tard. Œuvre forte abordant un sujet difficile et complexe, Daddy’s girl est le récit d’une âme violée, déchirée par l’enfance mais qui malgré tout réussi à se relever. Un message dur, parfois difficilement soutenable mais qui cherche à montrer que les solutions sont possibles. A lire, à faire lire, à recommander pour que ce message passe enfin. A lire : l'interview de Debbie Drechsler et la chronique de cet album sur du9 A lire : la très bonne et très fine analyse sur leblog "Les lectures de Raymond" A noter : Cette chronique s'inscrit dans le Reading Comics Challenge de Mister Zombi. Option "A mort les super-héros" encore une fois...
scénario et dessins : Debbie Drechsler Editions : L'Association (1999) Collection : Eperluette Edition Originale : Fantagraphics Books / Drawn & Quaterly (1992-1996) Public : Adulte / ados prêt à lire ce genre de livres Pour les bibliothécaires : Oeuvre sans doute pas assez connu d'une auteur de grand talent. A acheter.

Lundi KBD | Chaque chose

Je sais, nous ne sommes plus dimanche, mais c'est quand même l'occasion de faire une petite piqûre de rappel. Si vous n'êtes pas passé sur KBD hier, c'est le moment de le faire afin d'y découvrir la synthèse d'Yvan sur Chaque Chose, le magnifique album de Julien Neel. Nous continuons ainsi notre thème du mois consacré à la filiation. Quant à IDDBD, la chronique de la semaine dernière étant annulé pour cause de panne d'écriture (en ce moment c'est un peu dur), je vous invite à découvrir celle de cette semaine dès mercredi ! Pour la synthèse de KBD, c'est là. Et la chronique d'IDDBD c'est ici.

Chronique | Wanted (Millar & Jones)

Petit employé harcelé par sa patronne, cocufié par son meilleur ami, souffre douleur d'une bande de rue, Wesley Gibson mène une existence qu'il qualifie lui-même de merdique. Mais un jour, Fox débarque dans sa vie et lui apprend la vérité. Il est le fils d'un super-vilain et doit hériter de son père qui vient de se faire assassiner. Mais pour toucher plusieurs millions de dollars, il lui faut devenir à son tour un super-méchant. Pas facile quand on a été militant pacifiste et victime toute sa vie...

Fuck Superman

Ami de la poésie, arrêtez tout de suite de lire cette chronique et ne prenez même pas le temps d'ouvrir ne serait-ce que la page de titre de ce one-shot ! Sachant qu'un joli doigt vous attend dès la premières planches et que put*** est le mot le plus utilisé dans cet album, vous comprendrez que je ne vous le conseille pas. Je ne m'en suis jamais caché. La bande dessinée super-héroïque n'a jamais été ma tasse de thé. Même si on ne peut que reconnaître la grande évolution des super-héros depuis les années 80 avec notamment des auteurs de grands talents comme Alan Moore, BM Bendis, Frank Miller, c'est un genre qui, par son manichéisme un peu trop prononcé et sa bonne morale, ne m'a jamais transporté. J'ai eu beau lire les Strange de mes grands-frères quand j'étais plus jeune, j'en suis resté là, peut-être à tord. Mon intérêt pour la BD américaine n'est venu que plus tard avec des auteurs comme Seth, Harvey Pekar, Crumb et bien sûr Spiegelman. Et c'est sans doute pour ça que j'ai pris un put*** de pied avec cet album ! Wanted est de la même trempe que des séries comme Transmetropolitan ou Preacher. On y retrouve la même irrévérence pour les figures héroïques de la culture populaire américaine. Mark Millar et JG Jones s'attachent à perpétrer la tradition de leurs petits camarades de jeu. Ainsi graphiquement, on retrouve le style plutôt académique du mainstream avec une composition qui met à l'honneur l'action et le rythme. Le scénario quant à lui est ponctué de guerre des gangs et de jeu à celui qui sera le plus pourri. C'est comme souvent dans ce cas, un concours de celui qui aura la plus grosse. No comment.

Sous le crado, le père...

Mais là encore, Mark Millar joue avec les codes pour nous permettre de voir dans cette suite de coup de feu et de mots ordurier quelque chose de bien plus intéressant. Il faut gratter le gras et le visqueux pour découvrir un peu de brillant. Déjà, au premier niveau de lecture, Wanted est un défouloir et sur ce point, c'est une vraie réussite. Qui n'a pas eu envie un jour de mettre des claques au super-héros ? C'est chose faite avec cet album. Ensuite, Wanted n'est pas qu'une suite de bagarre, c'est aussi une jolie parabole sur l'éducation et son héritage. La première partie de l'album correspondant à l'apprentissage de Wesley se révèle être un moment intéressant malgré toute sa violence. Élever par sa mère dans un souci de respect des codes sociaux, le voici rééduquer pour développer ses dons naturels en devenant une machine à tuer. Ainsi, on voit le processus qui lui permet de prendre conscience de ce qu'il est véritablement. Mais est-il un tueur né ou s'agit-il simplement d'un lavage de cerveau digne des plus belles pages de l'histoire de l'endoctrinement ? That is the question comme disait Rambo ! Qui est le plus heureux, celui qui respecte ou celui qui transgresse ? Je vous laisse découvrir la réponse. Wanted porte également un point de vue intéressant et pour le coup à 200 millions d'années lumières d’œuvres comme Little Star, Le fils de son père ou Chaque Chose. Ici, on parle de la paternité d'un super-vilain, du cas de conscience et de l'amour presque impossible que cela suppose. Et comment s'en sort-il ? En lui proposant de devenir comme lui ! Le pire des pères qui impose sa façon d'être ! La paternité d'un méchant est un angle d'attaque qui, à ma connaissance, n'avait jamais été abordé dans une bande dessinée (hormis peut-être le Peter Pan de Loisel). Évidemment, on pense à Darth Vador mais je ne sais pas si le rapprochement est valable pour le coup.

Méchant contre méchant

Si la partie « apprentissage » est bien plus jouissive qu'à l'accoutumée, en général chez les super-héros la découverte des pouvoirs est une période plutôt laborieuse pour tout le monde, ce one-shot souffre malheureusement d'une chute de rythme et retombe un peu trop rapidement dans un schéma « superhéroïque » plus classique. Car après le temps de je-deviens-un-méchant vient celui de l'affrontement. Affrontement un peu spécial entre moins pourri et plus pourri, encore un peu manichéen même si, pour le coup, il n'y a que le côté méchant qui joue. Je regrette un peu cette chute et aurait aimé un scénario moins conventionnel qu'on aurait été en mesure d'attendre au vu du départ même si les rebondissements spectaculaires ne sont jamais très loin dans cet album. Quant à la fin, elle est à la hauteur des espérances de départ, originale quoiqu'un peu démago. Wanted est donc un album qui se situe entre la vague mainstream et la bd d'auteur. A la hauteur de ses petits camarades de jeu comme Preacher ou Transmetropolitan, c'est un album absolument jouissif et défouloir qui permet par le biais de clin d'oeil bien placé de mettre un peu en boîte les héros populaires de la bd américaine. Il souffre toutefois d'un petit essoufflement en cours de récit. Mais c'est un album qui vaut le détour pour son côté transgressif. Pour lecteur averti et si possible non-psychopathe ! A lire : la chronique de Scifi-Universe et du blog La Loutre Masquée A découvrir : une présentation en parralléle du film et du comics sur le Figaro A noter : Cette chronique s'inscrit dans le Reading Comics Challenge de Mister Zombi
scénario de Mark Millar dessins JG Jones et Dick Giordiano couleurs Paul Mounts Edition : Delcourt, Collection Contrebande (2008) Edition originale : Top cow Productions (2005) Public : Adulte, lecteurs avertis Pour les bibliothécaires : Un One-shot à avoir dans une collection BD US de qualité. A éviter pour les petites structures avec des lecteurs un peu "pointilleux"