Dimanche KBD : L’orchestre des doigts

Suite et fin de notre mois consacré au manga autrement, une découverte de la bd japonaise sous des angles inhabituelles, avec L'Orchestre des doigts d'Osamu Yamamoto. Encore peu connu en France, cet auteur est engagé dans la lutte pour la reconnaissance des sourds-muets. L'orchestre des doigts est très inspiré du parcours de Kiyoshi Takahashi, défenseur de la langue des signes. Mais je m'arrête là et vous invite à découvrir ce joli album synthétisé par Mo' cette semaine. La semaine prochaine - et donc le mois prochain - nous changeons d'univers en vous présentant une nouvelle thématique intitulée : Tu seras un homme mon fils... Oui, je sais ça promet !

Chronique | Le fils de son père (Mariotti)

Olivier est un artiste peintre vivant du côté de Marseille. Il est père de deux jeunes garçons et réussit plutôt bien sa vie professionnelle et familiale. Pourtant, le soir de sa nouvelle exposition resurgit l’image de son père à qui il ne parle plus depuis des années…

Chez les papas papous...

Il y a presque un an, Nathalie Meleumans, la dynamique éditrice des enfants rouges m’envoyait cet album. Je dois à la fois la remercier et m’excuser pour cette chronique qui a mis du temps à s’écrire. J’aurais aimé comprendre pourquoi mais je n’ai jamais réussi au cours de cette année à me consacrer pleinement à cet album. Alors, avec les copains de KBD, on a un peu forcé le destin. Écrire sur la père quand on l’est soi-même, est-ce vraiment si compliqué ? Il faut croire. Cet album se situe dans la lignée d’un Little Star d’Andi Watson ou d’un Chaque Chose de Julien Neel. C’est une réflexion masculine intime, profonde et angoissée sur la notion de paternité. Durant 79 planches au rythme unique de 3 cases sur 4 (soit des gaufriers de 12 cases), Olivier Mariotti et son frère Guillaume à la couleur font part des doutes (de leurs doutes ?) d’Olivier, leur héros. Est-il le digne fils de son père ? Est-il condamné à marcher dans le pas paternel en reproduisant le positif comme le négatif ? Le sujet est ambitieux. Et le traitement ? Original.

Effet de ruptures

La composition des planches de Olivier Mariotti est sans doute ce que l’on fait de plus simple en BD. Je le répète, une planche de 12 cases, sans aucune dérogation. Cependant, il utilise souvent une technique « puzzle » lorsqu’il souhaite intégrer une grande image. Sur le coup, on peut se dire que le rythme risque d’être un peu ronronnant. Ce qui est parfois un peu le cas. Cependant, si la rupture ne se fait pas par le biais de la composition, elle s’exerce par le graphisme. En effet, le récit s’organise autour de flashbacks présent/passé – autrement dit Olivier le père/Olivier le fils – qui est marqué par une modification très forte de la technique de couleurs. Ainsi on passe d’une couleur très plate, presque informatique, à une couleur grasse, plus contrastée. L’idée de rupture dans le temps avait déjà utilisé par Julien Neel pour Chaque Chose mais ce dernier n’avait pas modifié l’aspect graphique, il avait joué beaucoup plus sur les effets « naturels » de transition pour rendre son histoire fluide. Dans le cas du Fils de son père, l’effet graphique est plutôt réussi mais la transition moins naturelle.

SOS super-papa

Cependant, cet aspect graphique est au service total de la narration. En effet, il suffit de voir les tableaux réalisés par Olivier et en particulier leurs couleurs, pour comprendre le lien présent entre le petit garçon et l’homme qu’il est devenu. Cette subtilité ouvre les portes à une interprétation des faits présentés tout au long de cet album. Car des explications sur l’éloignement du père du fils, vous n’en aurez pas car Olivier Mariotti ne cherche pas spécialement à expliquer mais cherche à suggérer, lance des pistes qui n’ont pas forcément d’aboutissement. Les pragmatiques, ceux qui refusent que les choses leur échappent supporteront sans doute assez mal cet album, car ici nous sommes dans le ressenti, dans l’écho du souvenir comme seul véritable règle, dans le « non je ne serais pas comme ça ». Surtout qu'Olivier, présent pour ses deux fils, aimé et amoureux de sa femme, prof de dessin et artiste accompli, a tout pour se rassurer. Mais entre nous, et je parle aux papas qui trainent sur ce blog au lieu de préparer les biberons, même si les pères font parfois semblant d’être des super-héros avec leurs enfants, ils n’ont pas toutes les réponses. Mais chut ! Même si au premier abord le personnage d’Olivier s’avère presque un peu trop parfait, les failles qui apparaissent au fur et à mesure de la lecture régulière (parfois un peu trop) de cet album laissent passer des questionnements parfois irrésolus sur la notion de paternité. Souvent dans un pur ressenti, à l’image de ces ruptures de couleurs entre passé et présent, la lecture de cet album agacera les réalistes pragmatiques. Les autres méditeront peut-être sur la célèbre phrase de Nietzche « Chaque homme cache en lui un enfant qui veut jouer ». A découvrir : le site des frères Mariotti A consulter : la fiche album sur le site des enfants rouges A noter : cette chronique est une lecture KBD, retrouvez la synthèse le premier dimanche du mois de novembre.
scénario et dessins : Olivier Mariotti couleurs : Guillaume Mariotti Éditions : Les Enfants Rouges (2010) 17€ Public : Ado-adultes Pour les bibliothécaires : une belle œuvre sur la paternité. Pas essentiel mais bien si vous cherches de bonnes BD de petits éditeurs.
 

Dimanche KBD | Blue

BlueMille excuses à mes camarades de KBD, je suis un peu à la ramasse en ce moment et je n'ai pas relayé nos dernières synthèses. Mais je prends le temps de le faire aujourd'hui (et malgré une finale de coupe de monde de rugby, allez les bleus !). Ce mois-ci, nous travaillons sur le manga. Mais pas n'importe quel manga, non, le manga autrement. Celui qui n'est pas en première ligne mais qui apporte un regard différent sur la BD japonaise. Nous avions ouvert le bal avec Amer Béton, le chef d'oeuvre de Taiyou Matsumoto, puis enchainé avec Le Vagabond de Tokyo de Takashi Fukutani pour ensuite continuer notre périple avec Ishii Hisaichi et Mes Voisins les Yamada. Cette semaine, une petite dose féminine dans le manga avec Blue que nous avons chroniqué récemment. Si vous n'avez pas compris la première fois que cet album était un chef d'oeuvre alors j'en remets une couche car c'est moi qui m'y colle pour cette chronique. Allez à la semaine prochaine pour la fin du mois Manga.

Chronique | En Mer (D.Weing)

Dans un endroit que l’on imagine être l’Amérique ou l’Angleterre du 17e siècle, un colosse, poète sans le sous en manque d’inspiration, écume les bars d’un port. Kidnappé pour servir de matelot dans un navire en route pour Hong-Kong, il se frotte à la dure réalité de la vie en mer. (synopsis éditeur)

A la recherche de la poésie

Utiliser le terme poésie à longueur de chroniques afin de montrer toute la capacité d’une œuvre à nous emmener vers des horizons narratifs inattendus, c’est un peu le défaut de nombreux blogueurs (et je m’inclus dedans). Pourtant, parfois son utilisation n’est pas galvaudée quand, au détour d’une librairie, au coin d’une pile de livre aux couleurs fluorescentes ou vaguement marronnasses genre grosses épées et filles dénudées, on la découvre sous les airs insoupçonnés d’un petit livre aux couleurs d’embruns et aux dorures subtiles. En Mer est l’histoire d’un poète devenu marin. Ou d’un marin devenu poète. Ou d’un homme. Non pas d’un homme comme les autres, d’un colosse haut et large comme deux colosses. Un sur-homme aux mains et pieds gigantesques qu’on s’attendrait à retrouver dans les séries plus grands publics américains mais qui est échoué là, sur l’île de la bande dessinée indépendante. Que fait-il ce personnage sans nom dont l’âme semble prise au piège dans un corps trop grand, dans un corps trop fort ? Il dort, cherche l’inspiration sans la trouver, fait des poèmes mais n’écrit pas de poésie. Personnage perdu graphiquement, personnage perdu tout court. Et c’est la rupture, le mot qui définit le mieux la démarche de Drew Weing. En effet, En Mer est un œuvre où brutalité, subtilité, intériorité, camaraderie, travail physique et écriture se côtoient, se croisent, s’imbriquent sans jamais s’éclipser totalement. La poésie de cette histoire ne naît pas de jolis mots bien emmenés - le récit est presque muet d'ailleurs - mais par la cohabitation de ces états successifs permettant de découvrir, non pas des trésors enfouies sur des îles perdures, mais une véritable richesse intérieure qu'on n'aurait même pas imaginé à la lecture de la première planche.

Subtile simplicité

En Mer est également –  ce que j’ai qualifié en référence à l’œuvre de Marc-Antoine Matthieu – un « anti-3 secondes ». Si ce dernier multipliait les cases pour montrer une utilisation potentielle de la bande dessinée, Drew Weing fait strictement l’inverse en ne jouant que sur une seule case par planche. Oui, une seule case par planche. Bon, ben ce n’est pas de la BD alors ? Déjà, si dans 3 secondes quelques cases étaient véritablement utiles (le reste étant des intervalles à mon goût d’un intérêt limité), ici chaque dessin est à la fois porteur d’une idée et moteur pour la suite. Du coup, on se laisse entrainer par un séquençage quasi-naturel renforcé par une utilisation de la double page bien pensée. De plus, son choix d’une case par planche permet de gérer la temporalité de l’histoire. Vous le constaterez, Drew Weing joue sans cesse avec le temps de son récit. Il peut lui donner un rythme classique (temps présent, simple), le faire accélérer, le ralentir voire même lui faire faire du surplace. Un procédé qui se relève très astucieux, qui évite l’ennui et surtout, qui sert son récit.

Un récit total

Car, tout est au service du récit : le graphisme des personnages jouant sur les aprioris graphiques de ses lecteurs s’attendant à un récit d’aventure en découvrant des personnages cartoonesques, la composition case par planche qui se révèle être un jeu subtil mais aussi la dimension physique du livre qui est elle-même un aspect important de l’œuvre. Qu’entends-je par là ? Je suis désolé mais je vais devoir spoiler un peu donc si vous n’avez pas lu En Mer, vous pouvez peut-être passer au paragraphe suivant. Je reprends : le format du livre type XIXe siècle, sa page de titre (avec la gravure et le terme « illustré ») et son titre lui-même ne sont pas sans rappeler le recueil de poésie écrit par notre héros et qui lui vaudra cette paix recherchée. Oui, ce livre est LE livre. Il serait facile d’y voir un parallèle avec le parcours de Drew Weing qui a mis 5 ans à écrire. Et si le but de ce livre n’était pas autre chose qu’une réflexion autour du pourquoi fait-on un livre et la recherche de l’inspiration ? Sur la forme comme sur le fond, En Mer est un livre réussi. C’est une œuvre dense et subtile, jouant sur les ruptures et les paradoxes afin de désarçonner son lecteur pour l’emmener, loin très loin, non pas au milieu de la mer, mais en lui-même, dans une réflexion intérieure qui lui donnera envie de rouvrir ce livre, comme on parle à un camarade, sans trop de discours inutile. Ici, graphisme, composition et scénario sont en harmonie et offre un panel narratif superbe. Un livre joyeux et d’une humanité rare. Beau. A noter : Cette chronique s'inscrit dans le Reading Comics Challenge de Mister Zombi (option Mort aux super-héros encore une fois !).
dessin et scénario : Drew Weing traduction : Fanny Soubiran éditions : çà et là (2011) 13€ éditions originales : Fantagraphics Books (2011) public : Ado-adulte pour les bibliothécaires : A faire découvrir absolument. Une œuvre accessible à tous les publics. Se lit vite, ne s'oublie pas.
 

Chronique | 3 secondes (Mathieu)

Cet ouvrage propose de relater la trajectoire de la lumière dans une petite portion d’espace-temps. Les 3 secondes qui la constituent forment un récit très court mais aussi très dense, aux allures d’intrigue policière… (extrait de l’avant propos)

Parcourir la lumière...

Œuvre étrange et Marc-Antoine Matthieu est un pur exemple de pléonasme. En effet, cet auteur nous a bien souvent habitué à jouer sur les codes de la bande dessinée. Julius Corentin Acquefaques est, non seulement l’histoire farfelue d’un personnage évoluant dans un monde étrange, mais aussi une suite de réflexion autour des éléments de la bande dessinée. Cette fois-ci, MMA cherche à entrainer son lecteur dans un zoom vertigineux à la vitesse de la lumière. Tout au long de ces 72 planches divisées en gaufrier de 3 cases sur 3 (non, pas du tout, c’est un hasard) c’est une tentative de plongeon dans une image. Ainsi, on pénètre dans un regard qui reflète lui-même une image contenant elle-même un aperçu de scène. Il s’agit pour le lecteur de reconstituer le puzzle afin de comprendre l’intrigue dissimulée dans ce court moment. Oui. Très bien… Je vais être direct, on pourra gloser des heures sur la réussite ou non de cette entreprise. Les techniciens de la BD s’en donne d’ailleurs à cœur joie sur les forums et les sites spécialisés. Mais la question qui me taraude depuis que j’ai refermé le livre c’est : est-ce que ça m’a intéressé ? Honnêtement non.

...pour prendre le mur de l'art séquentiel.

Bon, comme me disait un ex-collègue, il ne faut pas s’arrêter à l’histoire quand il y a une recherche esthétique ou de forme. D’accord, mais quand c’est la forme qui pèche, que fait-on ? Pour moi, il y a deux points de vue formels discutables. Le premier est la latéralité de l’ensemble. J’avoue n’avoir véritablement ressenti l’effet « zoom » qu’en découvrant l’œuvre numérique. Car 3 secondes a une double version, l’une numérique sur le site de Delcourt (accessible par un mot de passe disponible dans le livre) et l’autre papier. Bref, l’effet zoom n’a, pour moi aucun intérêt dans cette succession latérale classique de cases. Et c’est bien normal après tout, la BD est l’art de la séquence (comme l’expliquait Eisner). J'aurais aimé que Marc-Antoine Mathieu trouve un subterfuge dont il a le secret afin de donner de la profondeur physique à son idée. C'est justement mon second point (quelle transition !). Là, je rejoins en partie l’avis de Jeanine Floreani du site du9, sur les 9 cases des planches proposées seules 2 ou 3 ont réellement un intérêt. Les autres n’étant, et j’utilise volontairement un terme de dessins animés, des intervalles. Ces derniers ne font pas partie de l’essence même de la BD. En effet, les auteurs de bandes dessinées cherchent souvent à optimiser l’espace et ne dessinent gratuitement que très rarement. Hugo Pratt ou Hergé n’ont jamais dessiné une case juste pour la dessiner mais bien pour enrichir la précédente, pour améliorer la lecture, pour faire avancer l’histoire. Ce n’est pas l’impression que l’on a ici. Au contraire. C’est une succession de mêmes cases à l’infini avec un effet de gros plan et un ajout de détail. Divisé le nombre de cases par trois et vous aurez le même résultat. Pas de quoi crier au génie. Du coup, si la lecture des premières pages se fait avec concentration, on cherche vite à découvrir les cases présentant l’indice en sautant les cases "inutiles". A votre avis, pourquoi les studios de film d'animation font dessiner leurs intervalles par d'autres (cf PyongYang de Guy Delisle) ? Finalement, on finit par survoler les éléments non pas à la vitesse d’un photon mais pas loin. Pour moi, l’ennui était au bout. Autre point (oui j’avais dit deux mais là j'arrête avec la forme) : quel intérêt ? Quelle histoire ? Rien ou pas grand-chose hormis des mini-intrigues qui s’oublient aussi vite qu’elles se découvrent. J’aime Marc-Antoine Mathieu quand ce dernier met ses recherches au service de ses idées créatrices. Ici, j’ai l’impression d’un concept album sans rien d’autre autour qu’une idée. Une belle idée certes mais dont l’exploitation n’est pas à la hauteur de la révolution tant vantée. Un concept certes mais qui n’apporte rien d’autre qu’un joli site et qu’une pierre supplémentaire sur la route pavé de bonnes intentions de la « lecture numérique » de la bande dessinée. Conclure ? Oui. Si certains se gaussent devant cet album, plus un concept cherchant à lier films d'animation à bande dessinée, personnellement je suis loin de m'enthousiasmer. Une réalisation qui ne réussie pas à répondre à sa brillante idée de départ. Encore une fois, Marc-Antoine Matthieu a pris un risque. On ne peut que lui rendre hommage pour cela. Mais globalement, je ne retiendrais pas cet album comme autre chose qu'une anecdote. Je vous invite à découvrir le site de Delcourt cependant, vous gagnerez sans aucun doute du temps (et de l'argent). L’œuvre numérique qui révolutionnera la bande dessinée n’est pas encore écrite.
scénario et dessins : Marc-Antoine Matthieu éditions : Delcourt (2011) 14,95€ Public : Adulte - Bédéphiles Pour les bibliothécaires : Un album concept. Intérêt limité mais si vous avez un budget pourquoi pas ? Privilégiez plutôt les autres œuvres de cet auteur
A découvrir : la vidéo de présentation sur le site officiel A lire : la chronique de Mo' A noter : Je remercie Babelio et les éditions Delcourt pour cet album. Vous pouvez d'ailleurs retrouver cette chronique sur le site de Babelio.