Chronique | Elmer

scénario et dessins de Gerry Alanguilan (Philippines) Editions çà et là (2010) Public : Adulte Pour les bibliothécaires : Un one-shot incontournable. Une œuvre très impressionnante.
Et si demain matin, les coqs, les poules et les poulets se mettaient à réfléchir comme vous et moi ? Et si demain matin, ils prenaient conscience de leur place dans notre chaîne alimentaire ? Et si demain matin, la notion d’humanité n’appartenait plus uniquement à l’homme ? Voici une idée bien farfelue point de départ de l’histoire de Jack Gallo et de sa famille... de poulets oui… A la mort d’Elmer, le chef de famille, Jack découvre la véritable histoire des premiers anciens, ceux dont la conscience s’est éveillée.
Sans aucune hésitation, je qualifierai Elmer d’album spécial. Pourquoi ? Tout d’abord pour son idée, tellement étrange qu’on se demande comment personne n’y a pensé avant. Pour sa construction également. Si le début est semblable à de la « BD du quotidien », décrivant les pensées intimes de notre poulet avec une mise en scène très bien pensé (on ne découvre sa véritablement nature qu’après plusieurs planches), très rapidement notre histoire se déplace vers un autre domaine. Ainsi, le récit se transforme en quête où les interrogations succèdent aux découvertes et aux réponses. La trame narrative se densifie peu à peu pour monter les paliers de l’émotion, de l’horreur et surtout de la vérité. Jack cherche et, même d’outre-tombe, son père lui donne des pistes. Reste à trouver les mots, reste à faire parler les gens et Gerry Alanguilan a trouvé son personnage idéal en la personne de Jack, un héros sachant s’effacer pour écouter et comprendre, un écorché vif lui-même en quête d’apaisement, un anti-héros cherchant sa propre vérité entre les douleurs du passé et le confort du présent, pris en tenaille entre les paradoxes de sa société où les anciennes victimes sont devenus les égaux de leurs bourreaux. Impressionnant personnage en vérité qui ouvre les voies par sa quête identitaire au thème principal de cette histoire, à savoir la notion complexe et philosophique d'humanité. Ce n’est évidement pas la première BD à aborder ce thème souvent porteur d’histoire forte. Récemment, Naoki Urasawa s’est penché sur ce sujet avec Pluto, l’adaptation d’une histoire d’Osamu Tezuka. Un peu plus éloigné de nous : Maus le chef d’œuvre d’Art Spiegelman. Dans ces deux cas, le processus est le même : déshumaniser l’humanité en la faisant porter par des non-humains, des chats et des souris dans Maus, des robots dans Pluto. Cette quête d’humanité devient plus forte quand elle n’est plus portée par une évidence physique et une fois ce prisme déformant créé, les questions se posent. Qu’est-ce qu’être humain ? Qu'est-ce qui différencie l'homme de l'animal ? Je vous laisse seuls juges des réponses de Gerry Alanguilan mais les éléments apportés ont de quoi alimenter 5 ou 6 copies doubles de bac philo. Je m’aperçois que je n’ai pas parlé du dessin. En fait, par son extrême rigueur et son réalisme, il est le contrepoids parfait à cette espèce de folie douce qui accompagne le début du récit. Peu à peu, malgré un graphisme chargé mais jamais surchargé – on apprend sans grande surprise qu’il a été encreur sur des séries mainstream – la fluidité s’installe et le choix d’un trait descriptif semble judicieux. S’il ne nous laisse jamais oublier l’aspect « poulet » des personnages, il leur donne suffisamment de force dans leurs attitudes et dans les différents détails anthropomorphiques. Etonnement, on ne peine pas à les imaginer sous des traits humains. Bref, le travail de dessinateur est véritablement impressionnant. Voilà, cette chronique a été pour moi l’occasion de poser un peu mes réflexions sur une œuvre dont il m’a fallu plusieurs lectures pour prendre la véritable mesure. Il est rare de voir une richesse aussi forte dans un one-shot aussi court. Cette œuvre s’inscrit à la fois dans la tradition anthropomorphique chère à la bande dessinée mais fait preuve d’une très grande originalité par sa structure et surtout par son idée de départ. Une belle réflexion sur ce qui différence l’humain de l’inhumain. A méditer et à faire lire bien entendu. A découvrir : les 27 premières pages sur Digibidi A lire : la synthèse de KBD rédigé par le non-moins talentueux Zorg palsechesA noter : Je remercie Mo' et les copains de KBD pour cette chronique qui s'inscrit donc dans le challenge Pal' Sèches ainsi que dans le Reading Comics Challenge de Mister Zombi (option Mort aux super-héros encore une fois !). Et zou, ça fait 2 !  

10 réflexions au sujet de « Chronique | Elmer »

  1. j'ai flashé sur l'album à la première lecture mais, à la lecture de ta chronique, je me rends compte que j'ai laissé passer des choses. J'ai notamment laissé le personnage de Jack de coté au profit du témoignage de son père. En plaçant Elmer au centre du récit, j'ai négligé le fait qu'au final, Jack accepte d'entrer définitivement dans la vie adulte et quitte son statut d'éternelle victime. Bref, une très belle chronique qui m'incite à reprendre cet album

    1. Comme je l'expliquais dans ma chronique, c'est un album très dense malgré sa longueur (126 planches pour ce genre de BD c'est plutôt court). Que tu sois passé à côté de certaines choses c'est tout à fait normal, quoique ta chronique était plutôt exhaustive je trouve (sans doute une des meilleurs que tu ais signé d'ailleurs), pour ma part je n'ai pas évoqué tout ce qui m'est venu à la lecture (et relecture car je l'ai lu 3 fois). C'est une question de point de vue et de sensibilité par rapport à un aspect. Moi j'ai vraiment flashé sur le personnage de Jack, je le trouve d'une très grande finesse et je trouve que Gerry Alanguillan a vraiment su prendre son point de vue pour rendre le récit plus fort. Même si je dis qu'il sait s'effacer, les informations qu'il reçoit, et même les témoignages, sont toujours interprétés via sa personnalité. C'est un héros extraordinaire en tout cas.
      Mais du coup, je suis passé beaucoup plus vite sur le personnage d'Elmer. C'est comme ça, il n'y a pas de chroniques parfaites… et c'est tant mieux !

  2. whaa! comme ça a l'air intéressant comme one shot. Tu l'as acheté pour ta bib ? J'ai peur que ça ne sorte pas chez moi -__-'

    Je vais tenter de e trouver et y jeter un œil.

    1. Oui, c'est de la bombe comme tu dis… En matière de prix ce n'est pas trop cher (14€ je crois).

      J'aurais bien du mal à te répondre pour le fait que ça sorte. Je crois que c'est surtout le genre d'oeuvre qui a besoin d'être portée car le dessin, très dense, pourrait rebuter un peu le quidam. Mais c'est aussi le genre d'album qui montre toute la densité de la BD. C'est peut-être le genre de choses que je conseillerais pour des premières lectures de RG.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *