Chronique | Las Rosas

las-rosas-couvscénario et dessins : Anthony Pastor Editions : Actes Sud/L'An 2 (2009) - 20€ Public : adulte Pour les bibliothécaires : un album intéressant pour un auteur qui ne l'est pas moins. Pas facile à faire sortir.

Western café

LAS_ROSASUn garage, quelques pompes à essence et autant de caravanes : bienvenus à Las Rosas, îlot perdu au milieu du désert américain. Ici, les hommes ne sont pas autorisés. Seul le shérif bedonnant et alcoolique est toléré… un peu. Un matin, ce dernier ramène dans son pick-up Rosa, une jeune femme de la ville pourchassée et enceinte. Elle s’installe, travaille au café avec Marisol la patronne et découvre peu à peu les secrets de ce lieu. Las Rosas est un étrange objet, un western aux allures d'un Bagdad Café, un pavé imposant où l’attente reste le maître mot. Attendre le retour d’un fils, la naissance d’un enfant, la mort ou le pardon, attendre la découverte de la vérité et la disparition des fantômes : Las Rosas ne raconte presque que cela. Et pourtant, sans trop savoir pourquoi, on est entraîné dans ce récit grâce à son atmosphère à la fois repoussante et fascinante aidé par un découpage très « cinématographique » et un dessin simple mais efficace. lasrosas_p14Las Rosas c’est aussi une galerie de personnages à la fois classiques et originaux. Si on y retrouve les grandes figures du western - le vieux shérif, le dur, le bandit mexicain, le candide et le héros arrivant sur son cheval comme un libérateur - c’est pour mieux les transformer. Ici le shérif est alcoolique, le dur est une femme (et encore je ne dis pas tout), le bandit est touché par la grâce, le candide est enceinte et le héros sort d’un hôpital psychiatrique… C’est vous dire si les codes sont transformés et si le récit emmène sur des chemins pour le moins inattendus. Las Rosas est une œuvre pour le moins surprenante. Il faut y pénétrer tranquillement, sans être pressé par le temps car sa lecture est longue et parfois exigeante. Non pas qu’Anthony Pastor parte dans des délires métaphysiques mais le récit n’est pas constitué d’une action linéaire mais de multiples points de vue. L’histoire se battit comme un puzzle, à partir de confidences et de dialogues, à partir de non-événement beaucoup plus évocateurs que de grands rebondissements. Peu à peu, durant 3 longs chapitres, le puzzle prend forme et la vérité éclate pour révéler les blessures inavouées. Anthony Pastor signe encore un album de qualité dans la même veine qu’Hôtel Koral. Un récit fascinant battit sur un faux rythme, distillant l’intrigue gouttes après gouttes, prenant au piège le lecteur. Bref, un album aux antipodes des milliardaires bondissant ou des agents secrets. Un univers pour les amateurs de grandes fresques. A lire : la chronique sur sceneario.com A lire : la chronique d'Yvan  

Chronique | Polina

polina-couvscénario et dessins : Bastien Vivès Éditions : Casterman Collection : KSTR Public : Amateur de romans graphiques et de grandes bandes dessinées Pour les bibliothécaires : Simplement incontournable

"Les Gens ne voient pas ce qu'on ne leur montre pas"

Polina Oulinov a 6 ans. Elle passe son examen d’entrée dans une école de danse classique. En face d’elle, Bojinsky, le maître tant redouté. Quelques positions, quelques commentaires désobligeant et c’est le début d’une relation particulière entre un maître et son élève. Il est toujours émouvant de refermer un livre et de se dire que l’on a vécu un moment extraordinaire de lecture. Je ne pensais pas le vivre avec un album de Bastien Vivès. En effet, Le Goût du chlore n’avait été pour moi qu’une lecture sans intérêt où l’écriture était supplantée par une volonté de montrer une virtuosité graphique. Je cherche encore les clefs de cet album sous réserve qu’il y ait vraiment une porte d’entrée. Les suivants m’avaient plus intéressée sans pour autant me transporter. Mais Polina… Oui Polina est une œuvre remarquable digne de figurer dans toutes les librairies, médiathèques publiques et bédéthèques personnelles. Graphiquement, Bastien Vivés oublie ses effets et joue sur l’instantanéité et sur l’épure. Sa grande maîtrise lui permet par de simples traits noirs de rendre un graphisme somptueux, élégant et dynamique. Sa danseuse en noir et blanc, tâche noire sur le nez, est à la fois belle et laide, gracieuse et frivole, femme et enfant. Lorsqu’il montre la danse, les dessins se font mouvement et classe. Ce graphisme est un langage qui remplace aisément les mots, laissant aux dialogues la superficialité des choses. Ici, l’histoire se raconte sur des regards, des gestes, des envolés de corps dansant. Mais contrairement au Goût du Chlore, l’écriture est bien présente. Quand les nageurs n’étaient que traits et couleurs, les personnages de Polina ont une existence. Il les fait naître et vieillir. On s’émeut de leur vie, de leurs déboires et illusions perdues, de leurs choix ou de leur réalisme mais surtout, on est frappé et presque envieux de cette relation indescriptible. Un lien presque magique… karmique.

Polina n’est pas un livre sur la danse mais plutôt sur la création et la transmission artistique. Polina aurait pu être actrice, chanteuse ou dessinatrice. Les questions auraient sans doute été les mêmes. L’apprentissage et le cheminement de l’artiste sont au cœur du récit. Au détour des pages on y rencontre le don, la mémoire, le doute mais aussi le hasard sous le couvert de rencontres fortuites. Chaque élément joue son rôle dans les méandres de la construction de la vie artistique de Polina et de ce scénario où l’on se demande parfois, si l’auteur n’a pas laissé ses personnages décidés pour lui. A de rares exceptions, qualifié un livre de chef d’œuvre est exagéré. Il n’y aura certes pas un avant et un après Polina. Cependant, est-il encore possible de parler avec autant de justesse de la création, de la transmission et des rapports humains entre un professeur et son élève ? Pas impossible mais désormais difficile. Une œuvre magnifique et bouleversante. Une œuvre sur les artistes fait par un magnifique créateur. A lire : la chronique d'Yvan sur BD Gest' A découvrir : le blog de Bastien Vivès A voir : l'interview de Bastien Vivés

Chronique | Trop n’est pas assez

trop-n-est-pas-assez-lustscénario & dessins :  Ulli Lust (Autriche) Editeur : çà et là, 2010 Editeur original : Ulli Lust & avant-verlag (Berlin), 2009 Public : Adulte Pour les bibliothécaires : ses deux prix lui donnent une valeur non négligeable, son contenu un peu moins. Plaira aux amateurs du genre. Prix élevé : 26€

Punk Movie

Eté 1984, Ulli, jeune punk autrichienne de 17 ans, décide de partir sur un coup de tête vers l’Italie avec Edi, une fille déjanté qu’elle vient à peine de rencontrer. Sans argent ni papier, les deux filles se lancent dans un road movie fait de galères, de rencontres, de bonnes et de mauvaises surprises. Ici la seule règle est la liberté… Pour son second album paru en France, l’autrichienne Ulli Lust signe un autoportrait de plus de 400 pages, un pavé de souvenirs : portrait d’une jeune femme en construction, portrait de l’état d’esprit punk, portrait d’une époque et d’une génération d’inconscient qui allait être rattrapé quelques années plus tard par le SIDA. Il fallait bien 450 pages pour en parler. Mais étonnement, malgré avec un titre encourageant, tout cela est conçu dans un classicisme absolu voire soporifique. Attention, quand j’écris classicisme, je ne parle pas de lignes claires à la Tintin. Mais avec le temps, les nouveautés d’hier sont les standards d’aujourd’hui et il faut bien avouer que le format proposé ici n’apporte rien ou pas grand-chose ni sur la forme, ni sur le fond. Il faut dire qu’en matière d’autobiographie, les dernières années ont été foisonnantes : Le Journal de Fabrice Neaud, L’Ascension du Haut-Mal ou Persepolis pour ne citer que les séries les plus connues ont tout de même apporté des références au genre. Je suis désolé de dire qu’il faut maintenant faire avec et souffrir de la comparaison. Et ici pas de surprises. Quelques photos ou lettres manuscrites apporte un sentiment plus fort de réalité. Et après, bien…400 pages peuvent paraître un peu longues quand la structure du récit est aussi linéaire. En comparaison, j’avais beaucoup apprécié Rock N’Roll life de Bruce Paley et Carol Swain (chez ça et là également). Cet album racontait les aventures autobiographiques de Bruce Paley durant les années 70/80, la vie d’un marginal dans les années rock. Les histoires étaient courtes, n’étaient pas classés chronologiquement mais l’ensemble gardait une vraie cohérence. Le thème était le même… mais 20 ans plus tôt. Mais avec Trop n’est pas assez, sous le couvert de la totale liberté, j’ai plutôt eu l’impression d’assister à un délire d’étudiantes écervelées. L’extrême des situations et surtout leur incapacité à se rendre compte des dangers m’ont plus souvent agacé que dérangé et encore moins passionné. Evidemment, certains thèmes sont intéressants comme le portrait au vitriol de la gente masculine, les états d’âme de l’héroïne ou sa démarche d’apprentissage. Certains moments apportent même un regard neuf quand ils s’encrent dans la grande histoire (je pense à l’évocation des premiers malades du SIDA). D’accord, mais ces instants de grâce disparaissent rapidement laissant la place à des poncifs vieux de 10 ans lus, relus et digérés. Tout cela est bien classique, bien trop pour m’emporter dans le récit. Honnêtement, il ne faudrait pas que la bande dessinée "indépendante" tombe dans les travers du roman français (pour le coup c’est une autrichienne) à savoir de l’autobiographie finalement un peu bidon qui cache le manque d’inspiration. A mon sens, ce n’est pas parce que l’on fait 400 pages, qu’on parle de culture alternative et qu’on dessine en noir et blanc qu’on est forcement digne d’intérêt... surtout à 26€ l’album ! Si les albums tirés des blogs girly sont insipides à souhait, leur pendant intellectualo-femino-autobiographiques n’en valent pas plus la peine. Je suis bien embêté car cet album a tout de même reçu deux prix : le prix Artémisia 2011 de la BD féminine et le prix Révélation d’Angoulême 2011. A la lecture des autres blogs, j’ai également l’impression d’être seul au monde. A tord ou à raison, mon conseil est de vous reporter sur des albums comme La Parenthèse d’Elodie Durand, (également prix révélation 2011) d’un intérêt bien plus profond. D'ailleurs j'essayerai d'en parler dès que possible.

Chronique | L’accablante apathie des dimanches à rosbif

scénario de Gilles Lahrer dessins de Sébastien Vassant Editions : Futuropolis (2008)
Public : Adultes Pour les bibliothécaires : un titre qui ne pâtira pas du temps qui passe. Incontournable à mon sens.

Viande froide

Brice Fourrastier est un dandy moderne. A 40 ans, cet humoriste remporte un large succès avec ses spectacles. Entre ses passages à la télé, ses tournées avec Jicé son éternel régisseur et ses nuits avec les plus belles filles du showbiz, ce pur hédoniste en profite un maximum. Il semble heureux même si des maux de ventre récurrents lui gâchent la vie. Après examen, ces douleurs sont très sérieuses, beaucoup trop. Le pronostic est clair : il lui reste 3 mois à vivre. Que faire ? Si certains se lamentent, Brice décide de se lancer dans une dernière aventure… LA toute dernière aventure… L’Accablante apathie des dimanches à rosbif est un album qui m’a, passez-moi l’expression, retourné comme rarement. Deux fois en deux lectures. Parfois on se sent grandi par une lecture, ragaillardi par une émotion positive ou la sensation d’avoir découvert un livre incroyable. Cette sensation est rare mais c’est elle qui nous pousse à ouvrir un album inconnu, à aller plus loin dans la recherche de la perle rare. Mais L’Accablante Apathie ne fait pas partie de cette catégorie. Pourtant, je ne peux honnêtement pas vous dire que c’est mauvais. C’est même un bon album, bien écrit et peut-être même trop bien. Le scénariste a su alterner le rythme de l’histoire, laissant le larmoyant pour le début et la fin. Le reste est juste, souvent drôle, parfois un peu trop bavard même si ça correspond assez bien au personnage principal. Le trait est agréable, dans l’esprit de la collection Futuropolis : un mélange de classicisme et de nouveauté. A ma plus grande surprise cet album m’a fait mal. J’en suis ressorti avec un sale goût dans la bouche, avec la sensation inverse de celle évoquée plus haut. Pas grandi, non, cassé plutôt par cette constante et impossible lutte contre la mort. Cette inexorabilité qui est accepté, non sans difficulté, par le héros. Étonnement, si certaines personnes angoissent à la simple pensée de la mort, ce n’est pas mon cas. Je trouve même la mort assez fascinante quand elle est la matière première d’une création artistique. Mais alors pourquoi ce rejet ? J’avoue être dubitatif vis-à-vis de cette question. Une identification au personnage ? Pourtant nous n’avons rien en commun. Aurais-je sans le savoir pris sa place en me confrontant via les planches de l’album à la mort ? La regardant dans les yeux avec la sensation qu’elle a déjà gagné ? Un début d’explication peut-être. Ou alors c’est le cheminement du personnage : d’un côté, Brice veut rester ce qu’il est jusqu’au bout pour le public et pour ses proches ; de l’autre, sa situation est telle qu’il laisse poindre les larmes sous son maquillage de clown et se dévoile peu à peu jusqu'à la chute de la carapace du dandy. Oui, l’Accablante Apathie des dimanches à rosbif raconte cela : la rencontre entre le sourire de l’artiste et la détresse de l’humain et surtout comment il en arrive à lancer cet ultime adieu  en forme de pied de nez chargé d'amour et de tendresse à tous ceux qui l'ont aimé. Bouleversant. Aurais-je trouvé ma clef pour apprécier cet album ? Assurément, l’Accablante Apathie des dimanches à Rosbif est un album marquant pour celui qui aura le bonheur ou le malheur de l’ouvrir. Dans tous les cas, on en ressort touché. C’est vrai, le sujet s’y prête. Mais il y a autre chose dans cet album qui restera pour moi un mystère. Incontestablement une réussite. A lire : la magnifique chronique de D.Wesel sur BD'Gest A lire : également : la non-moins efficace chronique de notre ami Mo' ( a qui j'ai piqué des visuels, merci Mo')

Chronique | Jacaranda

Jacarandascénario et dessins de Shiriagari Kotobuki Milan (collection Kanko), 2006 (2005 VO) Public : Adulte et amateur de graphismes surprenants Pour les bibliothécaires : un OVNI, pas simple à intégrer dans un fonds. Digne d'intérêt car c'est un auteur à part.

Catastrophe naturéelle

Un beau matin, au milieu de Tokyo, une petite pousse de Jacaranda perce et émerge du trottoir. La pousse devient arbuste, l'arbuste devient un arbre mais n'arrête pas de grandir et provoque bientôt des accidents à la chaîne. Rapidement, la panique s'installe pour laisser place à une catastrophe apocalyptique...
jacaranda-arbre
Ma première lecture de cet album date de sa première publication en 2006. A l'époque, j'avais été fasciné par le dessin très haché, très agressif, tout en trait et en énergie. Un dessin pas "beau" mais entraînant, prenant au fur et à mesure de l'histoire une part prépondérante jusqu'à rendre l'album quasiment muet. Un dessin à l'image du déroulement de l'histoire. Comme dans les films catastrophes, tout commence normalement : le métro-boulot-dodo quotidien d'une grande ville, une vie quotidienne un peu dérisoire, une vie "normale"... Le dessin est alors propret, les dialogues sont encore légions. Puis c'est l'instabilité progressive, le trait se trouble, les dialogues disparaissent et tout l'album se dirige vers l'explosion. Une progression permanente vers l'horreur sous les coups de butoir de l'arbre et de la nature. Graphiquement, le lecteur est alors abandonné au milieu des morts et de la destruction, au milieu de planches quasi-abstraites, un feu d'artifice permanent. Puis c'est l'apaisement, le calme, et une conclusion typiquement japonaise que les plus critiques percevront comme moralisatrice. Jacaranda-3Argument recevable mais l'important n'est pas forcément ici. Catastrophe naturelle, destruction massive, perte de vie humaines... provenant d'une vague ou de racines géantes, il n'y a qu'un pas entre la réalité et la fiction contée dans Jaracanda. C'est d'ailleurs cette réalité qui m'a rappelé cet album. En 2005, Shiriagari Kotobuki dressait  un portrait Jacaranda2acerbe de la société japonaise et décidait de la détruire. Dans son histoire, il  laisse beaucoup de place à l'interprétation. Chacun sera libre d'y répondre. Que voir dans cette destruction du monde moderne par la nature ? Un message ? Un appel ? Certain y percevrons l'occasion de repartir du bon pied, d''autres la fin de l'humanité. Des explications, l'auteur n'en donne pas et nous laisse avec ces séries d'images étourdissantes et une absence presque totale de repères. Jacaranda n'est pas un album simple. Si sa structure est linéaire, elle ne se positionne pas sur un plan classique du manga. Ici pas de héros, pas d'histoire ou de rebondissement. Une simple est pure destruction massive, un lâcher prise de l'auteur qui, comme il l'indique dans son introduction, s'est véritablement défoulé sur ces planches, mais au final un ovni. Un album différent qui résonne avec d'autant plus de force que sa vision a pris forme. Troublant. A lire : la brillante chronique de du9.org

Info du jour | Bougeons pour le Japon !

bougeonspourlejapon-A3A l'image de Café Salé et du collectif d'auteur qui s'est réuni pour récolter des fonds pour le Japon (sous l'impulsion entre autre de Jean-David Morvan papa de Sillage), la petite ville de La Bonneville-sur-Iton organise une collecte de fonds pour nos amis japonais. Alors il n'y a pas de liens internet mais une date - lundi 04 avril - une heure - 19h30 et deux spectacles : Les Borborygmes, un duo de musiciens de Rouen et ma copine Fabienne Sonnelite dans une nouvelle représentation de son spectacle : J'ai quelques choses à vous dire. Pour plus d'infos, je vous invite sur le blog de Fabienne. Et surtout, venez ! C'est important !