Traque à la ligne

Bookhunter (scénario et dessins de Jason Shiga, éd. Cambourakis)

Si vous connaissez la différence entre un dos, une tranche et une 4e de couverture d’un livre, si vous savez que 300 n’est pas qu’un livre de Franck Miller, si les fiches bibliographiques, exemplaires ou les cartes de lecteur n’ont aucun secret pour vous, si le mot incunable vous rappelle quelque chose… alors vous êtes peut-être un bibliothécaire.

Mais si en plus vous aimez les flingues, les courses poursuites, les sciences au service de la loi, si votre « patron » est un dur et que vos enquêtes vous poussent à la recherche d’indices dans des centaines d’étagères remplies de livres et/ou dans les allées bondées d’étudiantes post-pubères (ou pas), alors vous en êtes. Oui, vous êtes un élément de la police des bibliothèques d’Oakland, USA.

1972, l’agent spécial Bay est appelé sur une enquête par le responsable de la sécurité de la bibliothèque centrale : un vol. Un livre ancien prêté par la Bibliothèque du Congrès (Library of Congress pour les intimes) a été substitué par un faux. L’agent spécial Bay a trois jours pour répondre à deux questions : Comment le voleur a-t-il pu déjouer le système de sécurité ? Pourquoi ?

Nous voici donc plongés dans une enquête policière classique dans un univers tout à fait inhabituel pour ce genre d’évènement… le petit monde des bibliothèques. Ici, tous les codes du polar sont respectés : le héros sans peur et sans reproche ( ?), l’équipe de choc (l’intello à lunette et l’experte scientifique), les analyses, les déductions et les rebondissements ! Tout est là, comme un rappel de vos soirées télés à regarder les séries US parce que vous êtes trop fainéants pour atteindre la télécommande posée sur la table basse du salon à 2m50 de vous. Mais l’univers des bibliothèques lui-même est également très précis, en tout cas celui des années 70, le milieu ayant quand même légèrement évolué depuis (heureusement).

Tout est là et du coup, le décalage humoristique se créé immédiatement : recherches dans les fiches de lecteurs, enquêtes chez les receleurs de livres anciens (des libraires mal intentionnés), planques dans la salle de lecture, courses poursuites sur les chariots de livres, combats à coup de boites de fiches bibliographiques. Ce petit monde déjanté et fantaisiste  - le jour où une police des bibliothèques sera mis en place n’est heureusement pas arrivé même si certains lecteurs mériteraient de la prison ferme parfois, mais je m’égare – est rythmé, sympa et fou. Le dessin est simple, cartoonesque, avec des personnages tout rond aux visages et aux expressions caricaturales (l’agent Bay serrant le point de rage avec la sueur sur le front). Oui tout est là est c’est vraiment très bon ! Jusqu’aux dialogues mélangeant petites phrases classiques du policier ( - ça va patron ? - Lisez-lui ses droits) et langage de bibliothécaires (elle a dû retirer la référence du catalogue, on baguenaude rarement du côté des 400 pour rien).

Bref, je pouvais passer difficilement à côté d’une chronique de cet album. Une lecture plaisante que vous, ( et surtout toi collègue bibliothécaire) lirez sûrement d’un œil amusé soit en voyant les personnages de vos séries préférés, soit en pensant "faudrait peut-être rendre les 6 livres que j'ai en retard depuis 3 mois..." Enfin, j'dis ça moi... c'est pour votre propre sécurité !

A voir : le site des éditions Cambourakis.
A voir (aussi) : le site de Jason Shiga (in English)
A lire : l'interview de Jason Shiga sur sceneario.com

Ferri in Fac

L'info en passant

(Ben oui, je vais pas appeler ça "Info du jour", ça sous-entendrait que je fais ça tous les jours. Alors en passant c'est plus honnête.)
L'info en passant c'est la future rencontre de haute teneur scientifique entre Jean-Pierre RIOUX, historien et directeur de recherche au CNRS (oui je sais sur un blog consacré à la BD vous cherchez où je veux en venir mais j'y arrive) et un illustre penseur de l'humour artistico-séquentiel, à savoir Jean-Yves FERRI (qu'on ne présente plus) autour du génialissime
De Gaulle à la plage.
Cette rencontre a lieu dans le cadre d'un cycle de rencontre organisé par les BU de l'université Toulouse I Capitole intitulé "Bulles savantes : quand la bande dessinée rencontre nos disciplines".

Tout ça aura lieu le jeudi 1er mars à 18h30, pour plus d'informations, c'est ICI.

Bravo les collègues de BU et à demain pour une nouvelle chronique !


Explosion artistique

Blast T.1 Grasse carcasse (scénario et dessins de Manu Larcenet, Dargaud)

Avant de commencer à écrire cette chronique je me suis dit : est-ce vraiment la peine de parler de Blast ? L’un des albums qui a sans doute eu la plus grosse couverture médiatique de l’année 2009 (mais quand même moins que le "machin" gaulois) ? Doit-on ajouter notre pierre à la muraille de la critique/chronique bédéphile ? Et puis je me suis souvenu de la devise IDDBDéiennes, « Chroniquois ce qu’il te plaira » (ou un truc du genre je me souviens plus bien) en me disant que les ayatollahs de la bonne morale cyberBD, auquel nous avons déjà eu à faire il y a quelques temps, nous traiterais encore de vendus à la gloire de l’anti-édition-alternative. Mais, en faisant fis de ces imbéciles, BD alternative ou pas,  j’ai aimé cet album. Et c'est bien la seule réponse intéressante.

Si ces derniers mois, vous avez vécu dans une bulle (jeu de mot foireux nous voilà) alors je vous fais un petit topo sur l’histoire. Dans un commissariat de police, un homme est interrogé par deux policiers. Il a fait quelque chose de grave. Quoi ? On le devine rapidement mais la question est surtout de savoir pourquoi. Et justement, les policiers et le lecteur sont là pour écouter l’histoire de Polza, écrivain/chroniqueur gastronomique, qui du jour au lendemain a choisi de devenir clochard. Et pour comprendre ce personnage difforme d’obésité, il faudra prendre son temps et s’armer de patience.

Je ne connais pas personnellement Manu Larcenet. Je l’ai vu et entendu à Angoulême lors d’une très intéressante rencontre  avec Gotlib, lu pas mal de ses albums (de Dupuis à Fluide en passant par les Rêveurs et Dargaud), ainsi que son blog et différentes interviews, et enfin parcouru ses réactions souvent orageuses sur les forums. Je peux donc effleurer la possibilité de penser connaître un minimum l’artiste. Et Blast est l’album d’un Larcenet qu’inconsciemment (ou pas) je souhaitais voir apparaître un jour. Il pouvait le faire, oui, mais… Avait-il la possibilité de passer outre les angoisses et l’extrême sensibilité que l’on ressent chez l’homme derrière l’auteur de BD ?

Bien sûr, j’aurais beau jeu de faire une post-analyse des albums précédents : remontant à Presque, faisant référence au Combat ordinaire, à La Ligne de front, invoquant les forces obscures du graphisme et la noirceur des scénarii….Pfffff !!!! Je n’ai rien vu venir oui !!!! Je laisse les prédictions aux prétentieux et les analyses aux laborantines. Car du début à la fin de ce premier volume, j’ai été surpris. Surpris par un Larcenet lâchant complètement les chevaux de sa créativité. Si on retrouve ses thèmes de prédilection (l’image du père, la condition sociale, le rapport au monde…), le  graphisme sombre de l’album frappe et peut tout à fait calmer les ardeurs des habitués du gentil Larcenet du Retour à la Terre (avec le génialissime Jean-Yves Ferri).  Mais dans Blast, même les quelques traits de couleurs ne sont pas là pour rassurer. Au contraire, il participe à cette folie sous-jacente, à cette différence, à cette volonté de s’affranchir, tout comme le héros s’affranchit de son corps pour voir son esprit s’envoler et ressentir le monde. J’aime particulièrement le passage de la première nuit de Polza dans la forêt où, couché par terre, il perçoit pour la première fois la présence des insectes et des animaux de la nuit. Tout est là, dans cette scène. Les descriptions narratives et graphiques sont précises, détaillées, justes. Car incontestablement, Larcenet n'est pas qu'un dessinateur. C'est également un formidable écrivain. Il n'aimera peut-être pas ce terme (sous réserve qu'il lise un jour cette chronique) mais c'est le seul que j'ai trouvé. Manu Larcenet est l'un de ces auteurs de BD capable de poser admirablement les mots puis de se taire, laissant leurs dessins parler pour eux. L'écriture est belle sans être complexe et le dessin est accompli. J'ai ressenti dans Blast une espèce de sérénité chez l'artiste, une plénitude peut-être.

Bien entendu, certains m’accuseront de fanatisme, trouvant dans mes propos un manque de nuance. Pourtant, je reste critique vis-à-vis de certains de ses derniers albums (les très décevants "Les aventures rocambolesques..." ou même le dernier Combat Ordinaire qui m'a laissé une impression bizarre). Et c’est vrai, nous n’avons ici que la première partie d’un triptyque. Attendons la suite. Mais après tout peu importe. Avec ce premier volume de Blast, Manu Larcenet entre dans une autre sphère, celle des très grands auteurs. Et j’en suis très heureux pour lui... et très égoïstement, pour nous aussi.

A voir : la bande annonce

Juste à côté… mais tellement proche

Inès (scénario de Loïc Dauvillier, dessins de Jérôme d'Aviau, Drugstore)

En 2007, je découvrais Les Enfants Rouges, une maison d’édition parisienne de qualité, en même temps que deux jeunes auteurs talentueux, Jérôme d’Aviau et Loïc Dauvillier,  grâce à l’album Ce qu’il en reste. Quelques mois plus tard, Mike chroniquait Nous n’irons plus ensemble au canal St-Martin, un collectif (toujours chez Les Enfants Rouges)  d’une grande qualité.

En 2009, c’est avec un grand plaisir que je le retrouve, chez un autre éditeur certes (Drugstore, un label de Glénat), mais avec toujours cette finesse qui m’avait bien plu lors de ma première lecture. Pourtant avec Inès,
Jérôme d’Aviau et Loïc Dauvillier aborde le thème difficile et passez-moi l’expression casse-gueule de la violence conjugale. On est loin des problèmes des amours désenchantés de leurs précédents albums.

Ils ont fait le choix d'aborder ce thème de front, en montrant les souffrances morales d’une femme maltraitée, dont on ne connaîtra jamais le nom, en mettant en exergue ses pensées à contrecourant de ses actes et de ses « discussions » avec son mari. Mari en tout point impeccable à l’extérieur, en tout point monstrueux à l’intérieur.

Ils montrent également le silence des autres, les voisins qui entendent, frappent à la porte mais n’irons pas plus loin. L’ami du mari qui voit les traces mais ne fera rien. Il y a la lâcheté... et surtout la peur.
Celle étrange mais humaine de fuir même pour sauver une petite fille, unique réconfort de cette femme si anonyme qu’elle en devient universelle. Pourquoi rester alors qu’elle a l’occasion de fuir loin ? Nous n'en saurons pas plus. Cercle infernal forcément dramatique.

Inès fait partie de ces albums dont le but est  de dévoiler les mécanismes d'une réalité avec toute la puissance d’une fiction. Ici, le message est simple, le dessin l’est également, mais il faut beaucoup de maîtrise pour réussir ce genre de projet. Au bout de la lecture, c’est un choc tant cette simplicité montre l’horreur de la  situation, tant chaque page tournée est une claque, tant on se dit "et si moi j’étais à la place de l’un d’eux, voisin, mari ou femme, enfant, ami ???" Et c'est peut-être la réponse qui est la plus gênante.

Inès est un album réussi et j’irai même jusqu’à dire nécessaire.

A lire : la chronique de Krinein
A lire (aussi) : la (toujours) très bonne interview de Loïc Dauvillier sur sceneario.com


Noblesse des bas-fonds

Rébétiko : la mauvaise herbe (scénario et dessins de David Prudhomme, Futuropolis)

Bon allez ça reste entre nous mais je dois vous avouer quelque chose ! Rébétiko était mon favori dans  la sélection angoumoisine de cette année. Dommage… Z’ont préféré la finesse des banlieues à la poésie, c'est leur affaire après tout.

Le Rébétiko est une musique populaire grecque née dans les années 1920 dans les bas-fonds des grandes villes (Athènes en particulier). Comparable au fado par ses thèmes (les amours impossibles, l’exil, la pauvreté, le quotidien…), elle est une rencontre entre les traditions orientales et occidentales de la méditerranée.  Les rébétes, les musiciens du rébétiko, étaient souvent des expatriés turques ou des grecs insulaires exilés sur le continent, la plupart du temps des marginaux n’ayant pour seul mot d’ordre que musique, liberté et produits peu autorisés.

Notre histoire commence un matin d’octobre 1936 à Athènes, Stavros se lève dans une chambre ensoleillée, cigarette au bec. Il part rejoindre ses amis à la prison car Markos sort après 6 mois d’emprisonnement.  Son crime ? Hormis être rébéte ? Pas grand chose. Nous sommes au début de la dictature du Général Metaxas qui a juré de lutter contre l’amollissement des mœurs de la société. Les exilés, les étrangers et surtout leur musique sont des coupables tout trouvés, comme toujours (et encore) les premiers servis lorsqu’il s’agit de rétablir un prétendu ordre moral perdu. Mais Stravros, avec une légèreté propre à ces hommes, ne s’occupe pas de politique et ce soir, pour la sortie de Markos, ce sera la fête ! Et la nuit est prometteuse ! Voici donc raconté en une centaine de planche, une journée et une nuit de ces musiciens et de ces hommes hors norme… la mauvaise herbe que l’on souhaite arracher.

Et c’est de cette mauvaise herbe que naît la magie, la magie d’une musique venant de la crasse des bidonvilles, une musique pourtant emplie d’espoir, de liberté et d’insouciance. Rébétiko est un album à la hauteur de ses ambitions avec des personnages magnifiques, gonflés d’orgueil et de folie douce, amoureux de leur musique et d’une vie qu’il ne souhaite pas brader pour des idéaux poisseux. Album nourri d’une atmosphère sublime, où l’on sent la moiteur d’un automne méditerranéen, où la vie et la nuit grouille malgré une société clouée par la dictature, une atmosphère où les références à l’orient et l’occident se rejoignent dans un même dialogue. Et les dessins de David Prudhomme ! Gorgé de soleil, cherchant la finesse dans les traits et l’érotisme dans les courbes, donnant aux danseurs de rébétiko des allures de pythies, les oracles grecques qui entraient en transe pour prophétiser la parole divine.

On sent l'énorme travail de recherche de David Prudhomme mais on y devine surtout sa grande sensibilité, car pour un homme qui n’est pas musicien (avant propos de l’album) il a réussi à ressortir l’essence même de la musique populaire. Un album d’une incroyable beauté qui aurait mérité beaucoup plus qu’un prix Regards sur le monde.  Mais l’important n’est pas là, il est au-dessus... Tout là-haut.

A voir absolument : un blog consacré à la BD avec dessins, liens, vidéos sur le sujet. Très intéressant !!
A lire : l’avis d’un éminent spécialiste