Le côté obscur du manga

Les Larmes de la bête (scénario et dessins de Yoshihiro Tatsumi, Vertige Graphic)

Après Harvey Pekar et l'anthologie de son glorieux American Splendor, nous continuons de laisser la place aux anciens sur IDDBD (et croyez-moi, après mes aventures de la semaine dernière, les anciens assurent souvent bien mieux que les nouveaux et je ne parle pas que d'informatique).
Donc après les États-Unis, nous voici au Japon.

En 1957, un jeune homme de 22 ans et six autres compères, créént un atelier où naît une nouvelle forme de bandes dessinées. Leur idée ? Décrire le réel. Non pas graphiquement comme peuvent le faire les dessinateurs réalistes occidentaux, mais en décrivant la réalité des sentiments humains. La même année, le dit jeune homme alias Yoshihiro Tatsumi invente le terme de Gekiga (littéralement dessin dramatique) pour qualifier son travail. En donnant un nom au mouvement, reniant ainsi le terme de manga (littéralement image dérisoire), l’Atelier du Gekiga prend à contre-pied le traditionnel manga pour gamins largement remodelé par Osamu Tezuka.

Il ne cherche plus à faire rire ou à détendre le lecteur. Bien au contraire, cette nouvelle approche cherche à fouiller les recoins les plus obscurs de l'âme humaine. Toujours dans un univers adulte, le plus souvent dramatique, il ne recule devant rien et aborde des thèmes vraiment extrêmes, thèmes qui restent encore symboliquement violent pour notre époque (viols, suicides, fuites, folies, désespoir, sexualités contrariées voire très déviantes) tout en refusant toute caricature ou exagération graphique. Le Gekiga cherche à décrire non à arranger… Décrire jusqu’au dérangement. Les Larmes de la Bête, recueil de quatre nouvelles de Yoshihiro Tatsumi, n'échappe pas à cette règle.

Alors ne nous cachons pas : lire les Gekiga de cette époque c’est entrer dans une œuvre militante. C’est un cri au monde littéraire proclamant « nous avons grandi, nous pouvons parler d’autre chose ! ». L’influence de Yoshihiro Tatsumi et du Gekiga sont indéniables. Plus ou moins fortes évidemment. Il suffit de lire les œuvres d’auteurs comme Kazuo Kamimura (Lorsque nous vivions ensemble, 1972), Yoshiharu Tsuge (L’homme sans talent,1985), Hiroshi Hirata (Satsuma l’honneur des samouraïs, L’âme du Kyudo), Kyoko Okazaki (la créatrice du Josei, le manga pour femmes) et je m’arrête là parce que je ne vais pas vous faire une liste longue comme le bras, pour comprendre que les portes ouvertes par cet extrémisme ont permis aux génération suivantes de s’épanouir et d’offrir une alternative aux lecteurs.

N’allez pas croire que je renie le manga "classique", je suis le premier à aimer Nana ou à chroniquer Jackals. Mais lorsque j'ai lu Yoshihiro Tatsumi, j'ai eu l'impression de remonter aux sources d’une BD japonaise d'auteur. Je m'apercevais ainsi qu'il m'en manquait encore pas mal pour ne voir qu'une partie de l'ensemble. Bref, ô bonheur, il nous en reste encore beaucoup à lire ! Alors, n’hésitez donc pas à vous pencher sur ses nombreuses œuvres traduites en français (dernièrement L’Enfer chez Cornélius).

Rendez-vous mercredi pour une nouvelle page historique, mais contemporaine. Non, mais laissez, je me comprends ! 😉

A lire : le court entretien sur Arte.tv avec Yoshihiro Tatsumi
A lire : la chronique de Coup d’éclat sur du9.org

5 réflexions au sujet de « Le côté obscur du manga »

  1. <img class="gravatar" src="http://www.gravatar.com/avatar.php?gravatar_id=571beabe45cffd18df07c6de4b347b97&size=40"&gt; Oooh, quelle bonne surprise de (re)trouver ces auteurs et ces titres.Et bien vu que tu aimes aussi les Gekiga, et que j'ai déjà eu l'occasion de parler ou chroniquer certaines de ces superbes histoires, je me permettrais humblement de renvoyer sur un PDF (forme feuilletable) où je proposais une petite bibliographie de ce genre de Manga adulte :C'est ici : http://issuu.com/hectout/docs/manga_adultes

  2. <img class="gravatar" src="http://www.gravatar.com/avatar.php?gravatar_id=c9471dcc6ce724a98bd6f01a1267323c&size=40"&gt; Ah ouais très bien !Une petite remarque toutefois, j'aurais ajouté Kyoko Okazaki dans ta liste très masculine 😉 Elle est considérée comme la créatrice du manga pour femme (fin des années 80) et pour le coup c'est vraiment un incontournable.Tajikarao, c'est vraiment excellent comme manga ! C'est, je crois, l'une de mes toutes premières lectures en manga (après quartier lointain) et un très bon souvenir. C'était en 2002… Je commençais dans le métier… Ça me rajeunit pas ! 🙂

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