Point de fureur

Sempé à New York (dessins de Sempé, entretien avec Marc Lecarpentier, éditions Denoël)

Pour finir 2009, année placée sous le signe de la tolérance, de l'amour entre les peuples et de la finance, et pour me faire pardonner mon absence de ces dernières semaines (dû, je le déplore à une escapade londonienne quelque peu rallongé) voici un peu de poésie.

Sempé, c'est vrai, n'est pas un auteur de BD. Mais chez IDDBD, on aime le bel ouvrage. Et ce Sempé à New York est une œuvre, un joyau ! Mais fallait-il encore prouver que Sempé est un maître-illustrateur, un poète de la plume, de la gouache, de l'aquarelle et de toute autre chose permettant de tracer une ligne sur une surface ? Il n'y a qu'à regarder ce recueil, regroupant les dessins de couvertures (101 ! un record depuis les années 70) faites pour The New Yorker, le prestigieux magazine américain, bible de l'illustration de presse, pour avoir la réponse.

Des immenses dessins où trônent de minuscules personnages, des dessins-photographies d'un instant à la fois figé et en mouvement, des sourires ou de la
nostalgie, un trait simple et des couleurs splendides, vraiment tout y passe ! Tout est là et c'est simplement, irrésistiblement beau. Pour tout un tas de raisons ou pour aucune, le dessin de Sempé parle à l'âme sans avoir la prétention de la changer mais juste pour l'émouvoir.

Pour ne rien perdre de ce petit miracle, les éditions Denoël (non le jeu de mot n'est pas fait exprès) à ajouter un entretien très intéressant du maître avec Marc Lecarpentier, président de Télérama. Il y parle de tout et surtout de sa vie new yorkaise.

L'année 2009 se termine ici pour IDDBD (sauf dernière minute). Pour 2010 qui commence, nous vous souhaitons à tous d'être aussi heureux qu'un personnage de Sempé... à New York ou ailleurs (mais en passant de temps à autre sur IDDBD)

Bonne année !

A voir : les dessins de l'exposition Sempé à New York à la Galerie Martine Gossieaux

Dans le fond…

Immergés. T1 : Gunther Pulst (scénario et dessins de Nicolas Juncker, Glénat, Label Treize Étrange)

Aujourd’hui BD historique !  Comme je vous l’avais déjà dit, l’histoire en BD, ça ne m’a jamais vraiment enthousiasmé. J’ai certainement eu des traumatismes d’enfance en tombant sur de la pseudo-BD promotionnelles types « L’histoire de la ville/région/grands hommes en BD » aussi pauvre en matière de dessin que de scénario. Et puis le trait ultra-réaliste, autant j’admire le coup de crayon autant ça ne me transporte pas dans des sphères insoupçonnables de l’émotion… Mais arrêtons ici la critique pour nous pencher sur la chronique de cet album de Nicolas Juncker.

Ce premier tome d’Immergés est d’abord le portrait d’un homme : Gunther Pulst dit "Papy", 39 ans, maître diesel, à quelques mois de la retraite. Il est dur à la tâche, râleur impénitent, passant ses nerfs sur le jeunôt incompétent qu’on lui a mis dans les pattes, pas vraiment la star de l’équipage (au contraire). Sur la terre ferme, ce n’est pas l’extase non plus. Il habite seul avec sa vieille mère acariâtre et semble amoureux de la femme de son meilleur ami, mécano dans la marine marchande.


Immergés est également le portrait d’un groupe. Dix-neuf hommes venant d’horizons divers et tous embarqués dans la même galère. Ils n’ont rien d’autre en commun sauf l’angoisse ou la révolte lorsqu’ils apprennent que la SS fait une enquête sur eux. Pourquoi ? Question politique répondent les uns, pour débusquer les communistes répondent les autres.

Et Immergés, c’est surtout une tentative de portrait de la société allemande à l’été 1939 par le biais inattendu d’hommes qui la vivent à la fois de l’intérieur par leurs missions mais aussi de l’extérieur par leur éloignement du quotidien et des réalités de l’Allemagne. Des hommes en manque de repères sur la terre ferme, comme peut l’être Gunther qui semble plus à l’aise entre ces machines qu’à la table du dîner entre Anja et sa mère.

Hormis l’histoire et ses portraits imbriqués, Immergés est aussi une atmosphère graphique surprenante (c’est un peu une marque de fabrique du label). Dans son album, Nicolas Juncker utilise son dessin épais, ses couleurs sombres, ses personnages poussés dans la caricature, comme des éléments de narration supplémentaires. Pas besoin de dialogue pour percevoir l’effet terrifiant du commandant SS sur les marins, pas besoin de démonstration pour sentir la pression sur les épaules des marins sur la terre ferme.

En conclusion, un premier tome vraiment réussi à la fois plaisant et angoissant qui, je l’espère, en appelle d’autre du même acabit.

PS : merci à Aurélie et à son mari pour ce prêt très bien vu.

A lire : je ne suis pas toujours d’accord avec eux en matière de BD mais là... Une critique de Télérama
A écouter : une interview de Nicolas Juncker sur le blog Temps de livre
A découvrir : les livres du très bon label Treize Etrange (racheté par Glénat récemment)

Le côté obscur du manga

Les Larmes de la bête (scénario et dessins de Yoshihiro Tatsumi, Vertige Graphic)

Après Harvey Pekar et l'anthologie de son glorieux American Splendor, nous continuons de laisser la place aux anciens sur IDDBD (et croyez-moi, après mes aventures de la semaine dernière, les anciens assurent souvent bien mieux que les nouveaux et je ne parle pas que d'informatique).
Donc après les États-Unis, nous voici au Japon.

En 1957, un jeune homme de 22 ans et six autres compères, créént un atelier où naît une nouvelle forme de bandes dessinées. Leur idée ? Décrire le réel. Non pas graphiquement comme peuvent le faire les dessinateurs réalistes occidentaux, mais en décrivant la réalité des sentiments humains. La même année, le dit jeune homme alias Yoshihiro Tatsumi invente le terme de Gekiga (littéralement dessin dramatique) pour qualifier son travail. En donnant un nom au mouvement, reniant ainsi le terme de manga (littéralement image dérisoire), l’Atelier du Gekiga prend à contre-pied le traditionnel manga pour gamins largement remodelé par Osamu Tezuka.

Il ne cherche plus à faire rire ou à détendre le lecteur. Bien au contraire, cette nouvelle approche cherche à fouiller les recoins les plus obscurs de l'âme humaine. Toujours dans un univers adulte, le plus souvent dramatique, il ne recule devant rien et aborde des thèmes vraiment extrêmes, thèmes qui restent encore symboliquement violent pour notre époque (viols, suicides, fuites, folies, désespoir, sexualités contrariées voire très déviantes) tout en refusant toute caricature ou exagération graphique. Le Gekiga cherche à décrire non à arranger… Décrire jusqu’au dérangement. Les Larmes de la Bête, recueil de quatre nouvelles de Yoshihiro Tatsumi, n'échappe pas à cette règle.

Alors ne nous cachons pas : lire les Gekiga de cette époque c’est entrer dans une œuvre militante. C’est un cri au monde littéraire proclamant « nous avons grandi, nous pouvons parler d’autre chose ! ». L’influence de Yoshihiro Tatsumi et du Gekiga sont indéniables. Plus ou moins fortes évidemment. Il suffit de lire les œuvres d’auteurs comme Kazuo Kamimura (Lorsque nous vivions ensemble, 1972), Yoshiharu Tsuge (L’homme sans talent,1985), Hiroshi Hirata (Satsuma l’honneur des samouraïs, L’âme du Kyudo), Kyoko Okazaki (la créatrice du Josei, le manga pour femmes) et je m’arrête là parce que je ne vais pas vous faire une liste longue comme le bras, pour comprendre que les portes ouvertes par cet extrémisme ont permis aux génération suivantes de s’épanouir et d’offrir une alternative aux lecteurs.

N’allez pas croire que je renie le manga "classique", je suis le premier à aimer Nana ou à chroniquer Jackals. Mais lorsque j'ai lu Yoshihiro Tatsumi, j'ai eu l'impression de remonter aux sources d’une BD japonaise d'auteur. Je m'apercevais ainsi qu'il m'en manquait encore pas mal pour ne voir qu'une partie de l'ensemble. Bref, ô bonheur, il nous en reste encore beaucoup à lire ! Alors, n’hésitez donc pas à vous pencher sur ses nombreuses œuvres traduites en français (dernièrement L’Enfer chez Cornélius).

Rendez-vous mercredi pour une nouvelle page historique, mais contemporaine. Non, mais laissez, je me comprends ! 😉

A lire : le court entretien sur Arte.tv avec Yoshihiro Tatsumi
A lire : la chronique de Coup d’éclat sur du9.org

Désolé

Crach du jour

Désolé mais un malencontreux problème informatique lié à une carte mère toute neuve mais déjà morte, m'a empêché d'écrire ma chronique de cette semaine.
Écrivant de mon travail, je ne vais donc pas m'épancher sur ce souci (on a beau être fonctionnaire c'est pas très professionnel) et vous promet une chronique dès que possible.

Veuillez donc excusez la redaction d'IDDBD pour cet incident indépendant de notre volonté... Comme vous êtes des top lecteurs, je sais que vous nous pardonnerez.

A très bientôt fidèles lecteurs ! Enfin, si possible... T-T