Le commis voyageur

(scénario et dessin de Seth, collection Ecritures des éditions Casterman) J'avais vaguement entendu parlé de Seth lorsque j'ai tenu pour la première fois entre les mains le premier tome du Commis voyageur. Pour tout dire, c'est le titre qui m'a interpelé. Il me rappelait la bouleversante pièce de théâtre d'Arthur Miller, Mort d'un commis voyageur, et c'est donc avec un a priori plutôt favorable que j'ai commencé à lire les premières pages. On retrouve d'ailleurs dans Le commis voyageur certains des thèmes de l'oeuvre de Miller : la nostalgie de temps plus heureux, d'une époque où le travail d'un homme signifiait encore quelque chose, d'un temps où l'argent pour l'argent n'avait pas encore tout détruit. Une époque où l'on avait foi en l'avenir et où transmettre le flambeau de son expérience pouvait encore représenter une fin en soi... C'est en tout cas de tout cela dont nous parle le vieil Abraham "Abe" Matchcard dans la première partie de Commis voyageur. Abe est le dernier patron de Clyde Fans, l'entreprise de fabrication de ventilateurs créée par son père dans les années 30 en Ontario, au Canada, qu'il a fermée en 1981, faute de clients. Tout en déambulant dans son appartement et dans les bureaux désertés, il revient sur son passé de représentant à la fin des années 50, sur ses techniques de ventes qu'il a passé trente ans à apprendre et à peaufiner ("Vendre n'est pas un jeu. C'est une affaire sérieuse"), sur ses espoirs déçus et pour finir sur ses relations avec son frère, Simon. Le long monologue d'Abe Matchcard est plus un testament qu'un bilan de sa vie. Malgré l'échec, il ne semble pas amer mais plutôt nostalgique de cet âge d'or qu'il évoque. S'il n'y avait les regrets qu'il éprouve par rapport à son frère, il pourrait presque partir en paix... Son frère Simon justement occupe toute la deuxième partie de l'histoire. Pour nous la raconter, Seth fait un bon de quarante ans en arrière et nous ramène de 1997 à 1957. On y retrouve un Simon terrorisé par son nouveau métier de représentant-placier. Car Simon est d'une toute autre nature qu'Abraham. Il en est même l'opposé. D'une timidité maladive, il ne se croit pas capable de conclure une vente, malgré les conseils martelés par son frère. Simon, lui, se fait balader par les commerçants qu'il va démarcher. Sa tournée vire rapidement au cauchemard puis à la descente aux enfers. Et l'on comprend mieux alors le sens de certaines des paroles d'Abe et certains de ses regrets... Le commis voyageur est une oeuvre à la fois nostalgique, douce-amère et oppressante dont le rythme, relativement lent, peut dérouter. Mais avec un trait et des couleurs d'une simplicité apparente (qui évoquent incroyablement bien les années 50), Seth n'a besoin d'aucun boniment pour nous entraîner dans son univers intimiste. Ses personnages ne sont pas seulement crédibles, l'instant d'un album ils existent réellement... On attend avec impatience le deuxième tome. A lire (indispensable) : la chronique sur Benzine, le magazine d'essence culturelle A lire (tout aussi indispensable) : l'interview de Seth sur BD Sélection A lire (avant de se plonger dans l'album de Seth) : un extrait de Mort d'un commis voyageur d'Arthur Miller. Willy Loman (le commis voyageur de la pièce) parlant à son fils : "Qui sait de quoi un homme est fait Biff, surtout un commis voyageur ?... Essaie d'en peser un pour voir ! Plus léger que l'air, il te filera entre les doigts, il plane bien haut dans les nuages, chevauchant sa valise d'échantillons, avec son sourire comme armure et ses chaussures trop bien cirées comme stratégie. Qu'une tache vienne salir son chapeau, et le voilà qui dégringole, mais qu'un vieux client perdu lui rende son sourire et le voilà reparti vers les sommets Non, il ne dicte pas de lois, il ne construit ni maisons ni ponts ni usines, il ne donne ni médecine ni remèdes, il parle, il parle, il parle, d'une ville à l'autre, il court apporter un bon mot et la promesse d'une saison heureuse et fructueuse. Ne cherche pas à savoir de quoi il est fait Biff, il est tissé dans cette soie impalpable dont sont tissés nos rêves, comme eux, il nous est totalement inutile et totalement indispensable !"

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