Chronique | Maus

Maus (scénario et dessin d'Art Spiegelman, publié en France aux éditions Flammarion) Il est des oeuvres d'art essentielles, des oeuvres qui - égoïstement - nous font nous sentir un peu plus humains. Ces oeuvres sont rares et précieuses. Maus est l'une de ces oeuvres. Pas seulement parce qu'elle est la seule bande dessinée a avoir reçu le prestigieux prix Pulitzer (en 1992). Ce n'est qu'une conséquence logique des qualités du chef d'oeuvre d'Art Spiegelman. Pas seulement parce qu'elle évoque la Shoah avec une intensité rarement égalée dans une oeuvre littéraire ou cinématographique... Ce qui fait de Maus une oeuvre aussi essentielle, c'est aussi la façon dont elle aborde la question du témoignage. Comment recueillir et retranscrire la parole des survivants de la barbarie nazie avant qu'elle ne s'éteigne définitivement ? C'est cette question qui taraude Art Spiegelman, tout autant que la teneur du témoignage. Pour en comprendre l'importance, il faut savoir qu'Anja, sa mère, elle-même rescapée des camps nazis, s'est suicidée 22 ans après... L'oeuvre d'Art Spiegelman est donc tout à la fois le témoignage de Vladek, son père, vieux juif polonais rescapé d'Auschwitz et immigré à New-York, et une chronique de la façon dont il a recueilli ces souvenirs. Pour cela, il lui a fallu surmonter les heurts, les non-dits, et la pudeur de la relation père-fils. Il lui a fallu voir Vladek tel qu'il était, avec ses travers, ses faiblesses, pour ne pas en faire un symbole héroïque mais juste le témoin très humain des évènements qu'il a vécus. Ce parti pris renforce la crédibilité du témoignage rapporté par Art Speigelman. J'avais d'abord écrit "renforce la crédibilité, s'il en était encore besoin, ...". Puis je me suis corrigé. Car malheureusement, "il en est encore besoin" lorsque les négationismes de tout bord se font chaque jour plus pressants. C'est aussi pour cela que Maus est une oeuvre essentielle. On en revient à la question du témoignage. Une dernière chose avant que vous ne vous précipitiez acheter ou emprunter cette bande dessinée : vous pouriez être destabilisés par le trait et l'absence de couleur. Ne vous en inquiétez pas. Vous vous rendrez compte que les choix artistiques d'Art Spiegelman accroissent la puissance de son oeuvre. L'emploi du noir et blanc s'impose d'évidence. Quant aux personnages, leur forme animale (les juifs sont représentés par des souris et les nazis comme des chats) atténue les repères visuels (photos, extraits de films) que nous avons habituellement sur la Shoah pour mieux la (re)voir, comme avec  des yeux neufs. Pour la petite histoire, Maus a été publié aux Etats-Unis à partir de 1972, d'abord sous la forme de courtes bandes dessinées (des strips), puis en 1977 sous la forme d'un premier recueil (Breakdowns, From Maus to Now) pour enfin aboutir, en 1982, à la version définitive du premier tome (A Survivor’s Tale). Publié d'abord dans la revue Raw, fondé par Art Spiegelman et Françoise Mouly, sa femme, puis par Pantheon Books en 1986, ce premier tome est suivi d'un second en 1991. Traduit en dix-huit langues, Maus est arrivé en France en 1987 (pour le premier tome, suivi en 1992 du second puis, en 1998, de l'intégrale, le tout chez Flammarion). A lire : la biographie d'Art Spiegelman sur wikipedia. A savoir : Art Spiegelman a réalisé, depuis Maus, un autre ouvrage important sur lequel IDDBD reviendra dans l'une de ses chroniques. Il s'agit de l'album A l'ombre des tours mortes, publié après les attentats du 11 septembe 2001...

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